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samedi 25 mars 2017

Les Tchouques contre les Tchiches....par Bertolt Brecht







Écrit en exil en 1936, « Têtes rondes et Têtes pointues », de Bertolt Brecht, met en scène un pays imaginaire où la population se divise en deux « races » : les Tchouques, qui ont des têtes rondes, et les Tchiches, à la tête pointue. Plongé dans une grave crise économique, l’État de Yahoo doit également affronter une révolte paysanne (la Faucille). Dans cette scène, le vice-roi et son conseiller Missena réfléchissent à des solutions pour sortir de l’impasse.


MISSENA

Seigneur, c’est l’abondance qui nous tue.
Ce beau pays Yahoo vit en effet du blé,
Mais il peut en mourir : et c’est ce qui se passe.
Abondance de biens peut nuire, et c’est le cas.
Nos champs ont tant produit que la récolte étouffe
Ceux qu’elle devrait nourrir. Les prix ont tant baissé
Qu’ils ne couvrent plus les frais de transport.
Et la moisson ne paye pas les moissonneurs.
La récolte était bonne, mais pas pour les hommes.
L’abondance a causé la misère. Les fermiers
Ont refusé de payer leurs fermages. L’État
A tremblé sur ses bases. Les grands propriétaires
Demandent à grands cris que l’État intervienne
Pour faire rentrer leurs fermages, dont chacun brandit
Le bail. Et les fermiers du Sud se réunissent
Sous un drapeau frappé d’une grande faucille :
C’est l’emblème de la révolte paysanne.
Et notre État s’effondre.

Le vice-roi soupire. (…)

MISSENA

Il nous faudrait quelqu’un qui avant tout commence
Par mater les fermiers ; tant que cette Faucille
Existe, pas de guerre. Elle a beau ne compter
Que de mauvais payeurs, une vraie pègre,
Il faut dire pourtant que petits commerçants,
Fonctionnaires, artisans — bref, la classe moyenne —
Pensent que les fermiers ne peuvent plus payer.
On est pour la propriété, mais on hésite
À passer sur le corps des affamés.
Voilà pourquoi cette révolte des fermiers
Ne peut être vaincue que par un homme neuf,
Uniquement soucieux du salut de l’État,

Désintéressé, ou du moins passant pour tel. Il n’en existe qu’un…

LE VICE-ROI, avec mauvaise humeur

Dis-le donc : Ibérine.

MISSENA

Il est lui-même issu de la classe moyenne,
Il n’est ni fermier, ni propriétaire ;
Sans être vraiment pauvre, il n’est pas riche.
Aussi est-il hostile à toute lutte
Entre classes pauvres et classes riches.
Il dit que pauvres comme riches sont cupides,
Qu’ils sont coupables d’un matérialisme vil.
Il veut l’austérité et il veut la justice.
Pour les riches et pour les pauvres. Car, à ses yeux,

Notre déclin est d’abord un déclin moral.

LE VICE-ROI

Moral, vraiment. Et ça ?

Il fait le geste de payer.

MISSENA

... N’est qu’une conséquence.

LE VICE-ROI

Fort bien. Mais ce déclin moral, lui, d’où vient-il ?

MISSENA

C’est justement cela sa grande découverte. C’est l’œuf de Colomb de notre Ibérine !

LE VICE-ROI

Comment ?

MISSENA

Ce déclin selon lui est un monstre à deux pattes.

LE VICE-ROI

Comment ?

MISSENA

Oui, à deux pattes. Car Ibérine sait bien
Que, peu versé dans l’abstraction, le peuple cherche,
Au fond de sa misère et de son impatience
À mettre sur ses maux un nom et un visage,
La figure connue d’une bête à deux pattes,
Ayant bouche et oreille, et qu’on puisse croiser

Tous les jours dans la rue.

LE VICE-ROI

Et ton homme a trouvé

Cette bête à deux pattes ?

MISSENA

Parfaitement.

LE VICE-ROI

Et ce bipède, ça n’est pas nous ?

MISSENA

Pas du tout.
Sa découverte est que, dans ce pays Yahoo,
Les habitants sont de deux races différentes
Que l’on distingue même à la forme du crâne.
Les uns l’ont rond et les autres pointu.
Or, chacun de ces crânes a sa mentalité :
Le crâne rond révèle la rondeur,
L’honnêteté et la droiture ; le crâne en pointe
Ne peut cacher qu’un esprit fourbe et finassier,
Calculant tout et ne songeant qu’à vous tromper.
La race à tête ronde, Ibérine prétend
Qu’elle est enracinée depuis la nuit des temps
Dans la glèbe de ce terroir. Son sang est pur,
Et c’est la race tchouque.
L’autre, qu’on reconnaît à sa tête pointue,
Est apatride et s’est introduite au Yahoo
En parasite ; elle a nom race tchiche.
Eh bien, c’est l’esprit tchiche, à en croire Ibérine,
Qui est cause de tous nos maux dans ce pays.

Voilà, seigneur, la découverte d’Ibérine.

LE VICE-ROI

C’est très amusant ! Mais où veut-il en venir ?

MISSENA

Il remplace la lutte entre riches et pauvres

Par le combat du peuple tchouque contre les Tchiches.

LE VICE-ROI

Hm... ça n’est pas bête. Qu’en penses-tu ?

MISSENA

Son objectif est la justice,
Pour les pauvres et pour les riches.
Il se réserve de sévir contre les riches

En cas d’abus : « Les abus sont le fait des Tchiches. »

LE VICE-ROI

Les abus sont le fait des Tchiches... Et les fermages ?

MISSENA

Il en parle très peu, ou bien en termes vagues.
Mais il est partisan de la propriété.

Qui est une « vertu ancestrale des Tchouques ».

Le vice-roi sourit. Missena sourit également.

LE VICE-ROI

Cet homme est excellent ! Les abus, c’est les Tchiches ;

Mais l’usufruit, c’est tchouque. Qui est-ce qui le soutient ?

MISSENA

Ce sont surtout les gens issus des classes moyennes,
Petits commerçants, artisans, fonctionnaires,
Les gens un peu instruits et très désargentés,
Les petits rentiers. Bref, la classe moyenne pauvre.
C’est parmi eux que se recrute sa phalange,
Et l’on dit — entre nous — qu’elle est très bien armée.

Si quelqu’un peut briser la Faucille, c’est lui.


Têtes rondes et Têtes pointues, L’Arche, coll. « Scène ouverte », Paris, 2011. Traduit de l’allemand par Ruth Orthmann et Eloi Recoing.


Bertolt Brecht


Source : Le Monde Diplomatique.

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