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samedi 25 mars 2017

Rien n’empêche le mépris de classe...






Il fut un temps où, malgré la dureté de leurs conditions de vie, les mineurs, les sidérurgistes ou les cheminots britanniques étaient fiers d’appartenir à la classe ouvrière. Mais l’affaiblissement des syndicats et la précarisation du travail ont érodé cette identité sociale, que les médias se permettent désormais de tourner en ridicule.


Qui n’a pas déjà vécu une telle situation ? Vous êtes avec un groupe d’amis plus ou moins proches et l’un d’eux dit quelque chose qui vous choque, une plaisanterie ou un commentaire désinvolte de mauvais goût. Mais le plus dérangeant, ce n’est pas tant la remarque en elle-même que l’absence de surprise chez les autres. Vous regardez autour de vous, en vain : pas l’ombre d’une inquiétude ni l’amorce d’une grimace.


Cela m’est arrivé lors d’un dîner chez un ami qui habite un quartier londonien en pleine gentrification. Tandis que le cheese-cake au cassis était méticuleusement découpé, la conversation avait dérivé vers le sujet du moment : la crise du crédit. Soudain, l’un des invités a tenté de détendre l’atmosphère en lançant une plaisanterie : « Dommage que Woolworths (1) ferme. Les “chavs” ne sauront plus où faire leurs courses de Noël. »

Cet ami n’était pas du genre à se considérer comme enclin aux préjugés. Comme lui, les autres invités étaient instruits et ouverts d’esprit. Plusieurs groupes ethniques étaient représentés, il y avait à peu près autant d’hommes que de femmes, et pas seulement des hétérosexuels. Tous se seraient offusqués si on les avait traités de snobs. Et si quelqu’un avait prononcé un terme scandaleux comme « pakpak » (2) ou « pédé », on l’aurait mis dehors.

Pourtant, personne n’a bronché en entendant cette raillerie sur les chavs, les « prolos » qui feraient leurs courses à Woolworths. Bien au contraire : tout le monde a ri. Je suppose que peu d’entre eux connaissaient l’origine de ce terme péjoratif, qui vient du romani chavi (« enfant »). Ils ne faisaient probablement pas partie des cent mille lecteurs de The Little Book of Chavs (3), une œuvre éclairée qui décrit les chavs comme le « sous-prolétariat paysan en pleine croissance ». S’ils l’avaient feuilleté dans une librairie, ils auraient appris que les chavs sont souvent caissiers dans les supermarchés, vendeurs, agents de nettoyage dans les fast-foods. Sans connaître le sens précis du terme, tout le monde savait néanmoins que la saillie visait les classes populaires. « Dommage que Woolworths ferme, les affreuses classes populaires ne sauront plus où faire leurs courses de Noël », aurait pu dire notre invité.

Pourtant, ce n’est pas le contenu de la plaisanterie qui m’a le plus décontenancé, mais la personnalité de son auteur et de son public. Tout le monde autour de cette table exerçait une profession libérale ou intellectuelle, bien payée et reconnue. Qu’ils l’admettent ou non, ils devaient en grande partie leur réussite à leur milieu : tous ont grandi dans des familles de classe moyenne, et pour beaucoup dans des banlieues cossues ; certains ont effectué leur scolarité dans des écoles privées hors de prix avant de poursuivre leurs études dans des universités comme Oxford, la London School of Economics ou Bristol —des établissements presque fermés aux classes populaires. J’assistais en fait à un phénomène vieux comme le monde : des riches qui se moquent des pauvres.

Je me suis alors demandé comment le dénigrement des classes populaires avait pu devenir si accepté. Des comédiens multimillionnaires ayant étudié dans le privé se déguisent en chavs pour nous distraire dans des séries populaires comme Little Britain. Les journaux britanniques traquent les histoires sordides sur la « vie parmi les “chavs” », puis les présentent comme si elles étaient représentatives du quotidien de ces communautés. Des sites Internet comme ChavScum permettent au mépris de classe de s’exprimer en toute liberté. À croire que les pauvres sont le seul groupe de la société dont on peut dire à peu près tout et n’importe quoi.

La haine de classe fait désormais partie intégrante de la culture britannique moderne. Derrière ce phénomène se cache la volonté de noircir la réalité des couches populaires. Depuis que le travailliste John Prescott l’a prononcée en 1997, la phrase « Nous faisons tous partie de la classe moyenne » est devenue un lieu commun. Il y a quelques années, le journaliste Simon Heffer expliquait par exemple : « Ce qu’on appelle la classe populaire respectable a presque disparu. Ce que les sociologues appelaient la “working class” [celle des travailleurs] ne travaille plus du tout, mais vit aux dépens de l’État-providence  (4). » La noble classe ouvrière aurait laissé place selon lui à un « sous-prolétariat sauvage ». Telle est la vision de la société de ce journaliste conservateur très en vue : une gentille classe moyenne d’un côté ; des déchets irrécupérables, « une frange de la classe populaire dépourvue d’ambition et même d’aspirations », de l’autre. Et rien entre les deux.

Cette division ne reflète guère la structure réelle de la société, mais comment Simon Heffer pourrait-il le savoir ? Les journalistes de son espèce n’ont que peu de contact — si ce n’est aucun — avec les personnes qu’ils dénigrent. Heffer vient de la classe moyenne, vit à la campagne et envoie ses enfants au très huppé collège d’Eton. « Je ne sais pas grand-chose du sous-prolétariat », a-t-il même confessé un jour, sans que cela l’empêche de s’acharner sur les Britanniques pauvres.


Car quoi de plus commode pour les classes dominantes que de diaboliser les gens du bas de l’échelle pour justifier les inégalités de la société ? Après tout, il pourrait sembler choquant que, sur la base d’un accident de naissance, certains s’élèvent jusqu’au sommet tandis que d’autres restent coincés tout en bas : mieux vaut donc présenter la réussite comme la conséquence du mérite, et l’échec comme le résultat d’un manque de capacité…

Mais le problème va au-delà de la seule justification des inégalités. La diabolisation des plus pauvres trouve son origine dans une guerre des classes très britannique. L’ascension au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979 marque le début d’une attaque généralisée contre le monde ouvrier. À partir des années 1980, le gouvernement démantèle ses principales institutions, comme les syndicats ou le système des logements sociaux ; il détruit ses industries et ses mines, brise certains de ses fiefs, balaye ses valeurs, comme la solidarité et les aspirations collectives, au profit d’un individualisme farouche. Privée de pouvoir et désormais incapable d’être fière de son identité, la classe ouvrière fait depuis l’objet de railleries répétées et sert de bouc émissaire. Son éviction de la scène médiatique et politique contribue à l’enracinement des idées reçues.

« Les pauvres ont un quotient intellectuel moyen inférieur à celui des riches »


Si les dirigeants politiques d’autrefois, en particulier les travaillistes, parlaient d’améliorer les conditions de vie des prolétaires, le consensus actuel consiste à vouloir échapper aux classes populaires, tous les discours politiques convergeant vers l’idée d’agrandir la classe moyenne. Les problèmes sociaux tels que la pauvreté et le chômage étaient auparavant perçus comme des injustices que l’on imputait aux failles du capitalisme et que l’on essayait au moins de résoudre. L’élite politique et médiatique présente désormais ces mêmes difficultés comme les conséquences d’un comportement personnel, de carences individuelles, voire de choix délibérés. Dans sa forme la plus extrême, cette logique a donné lieu à un nouveau darwinisme social. Le psychiatre évolutionniste Bruce Charlton considère par exemple que « les pauvres ont un quotient intellectuel moyen inférieur à celui des riches (...) et par conséquent, en comparaison avec les cadres et professions intellectuelles supérieures, un beaucoup plus petit pourcentage de personnes issues de la classe populaire pourra remplir les critères de sélection des universités les plus cotées (5) ».

La caricature des chavs est bien partie pour être au cœur de la politique britannique dans les années à venir. Prenons le cas de M. Jeremy Hunt, ministre conservateur de la santé depuis 2012, dont la fortune est estimée à 4,1 millions de livres sterling (4,8 millions d’euros). Pour justifier la réduction des aides sociales, il a sommé les bénéficiaires de longue date de « prendre leurs responsabilités » et de réduire leur taux de fécondité, ajoutant que l’État ne financerait plus les familles nombreuses qui ne travaillent pas. En réalité, seules 3,4 % des familles qui perçoivent ces aides depuis longtemps ont quatre enfants ou plus. Mais, loin de chercher une quelconque adéquation au réel, M. Hunt préfère recycler un vieux préjugé sur les pauvres qui se reproduiraient sans frein, sur la mère célibataire rustaude qui pompe le maximum d’allocations en faisant une ribambelle d’enfants. Comme notre invité au dîner mondain, il n’affiche que dédain pour les plus vulnérables du pays.


Owen Jones :

Journaliste. Auteur de Chavs. The Demonization of the Working Class, Verso, Londres et New York, 2011, dont ce texte est extrait.

(1) Enseigne de distribution grand public, dont la branche britannique a fermé en 2009.

(2) Appellation péjorative pour désigner la communauté pakistanaise.

(3) Lee Bok, The Little Book of Chavs. The Branded Guide to Britain’s New Elite, Crombie Jardine Publishing, Bath, 2004.

(4) Simon Heffer, « We pay to have an underclass », The Daily Telegraph, Londres, 29 août 2007.

(5) Cité dans Emily Pykett, « Working classes are less intelligent, says evolution expert », The Scotsman, Édimbourg, 22 mai 2008.

Source : Le Monde Diplomatique


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