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lundi 24 avril 2017

SINGAPOUR, L'AMOUR SUR COMMANDE...







Pendant des années, la « cité-État » a encouragé les pauvres à avorter et les riches à procréer. Il s’agissait de produire à volonté des êtres intelligents et disciplinés, conformes aux logiques économiques. Un échec.
L’île est en panne de bébés.

UN EXTRAIT DU RÉCIT

Les gratte-ciel se dressent, tous plus hauts et rutilants les uns que les autres, dominant de leur masse la rivière attenante. Celle-ci s’étire, jalonnée de musées flambant neufs, d’hôtels de luxe et d’une enfilade de shop houses colorées, des maisons chinoises traditionnelles transformées en restaurants. Un lieu de détente au coeur du quartier des affaires. Les cadres s’y rendent en masse le midi pour manger, faire quelques pas le long de la rive ou flâner sur l’esplanade hérissée de sculptures. Pas pour très longtemps, la chaleur ambiante, moite, décourageant les velléités de promenade.

Sheryl entre avec sa poussette dans le bar d’un palace. Cette Singapourienne aux traits fins, coiffée à la garçonne, va prendre un thé avec des amies. Son fils de 1 an suscite aussitôt les sourires de la salle. À Singapour on aime les enfants. On les soigne. Des chaises hautes sont à leur disposition dans les magasins et la jeune femme n’a aucune difficulté pour trouver un endroit où changer son nourrisson et l’allaiter confortablement, si elle le souhaite. Les pièces réservées abondent dans tous les centres commerciaux. Le seul hic, c’est qu’elles sont vides. Comme les aires de jeux, disséminées dans les différents quartiers. À peine croise-t-on, autour d’une balançoire, une employée de maison promenant un chien de berger haletant sous la chaleur tropicale.

Dans cette île moderne et aseptisée, les petites frimousses sont presque aussi rares que les papiers gras sur les trottoirs. Avec 1,24 enfant par femme, Singapour a le taux de fertilité le plus bas au monde au point que ses dirigeants ne savent plus quoi inventer pour encourager les gens à procréer. L’État, qui assomme déjà la population de règlements, qui la soumet à une surveillance continuelle, avec des caméras à chaque coin de rue, qui régit les moindres aspects de ses jours, veut aussi contrôler ses nuits. Pour relancer la natalité, il s’est transformé en agence matrimoniale. Via un organe appelé Social Development Network, mi-site de rencontres, mi-comité des fêtes, il organise des « balades de l’amour », des séances de speed dating, des cours de drague ou des soirées de la Saint-Valentin.

En faisant un bébé, Sheryl a accompli « un devoir patriotique », comme le susurre sur un clip vidéo un homme à l’oreille de sa conjointe. Cette publicité appelant les couples à se reproduire le jour de la fête nationale a juste fait sourire la jeune femme. Comme la plupart de ses compatriotes, elle ne remarque même plus les innombrables injonctions auxquelles elle est soumise. Partout dans la ville, des panneaux cerclés de rouge interdisent de manger et de boire dans les wagons, de fumer dans la rue, de traverser en dehors des clous, de jeter un mégot ou de cracher par terre, de transporter des durians, ce fruit exotique à l’odeur de vieille chaussette, et menacent les contrevenants d’amendes aux montants généralement astronomiques.


Une seule campagne a choqué cette traductrice francophone. Elle recommande aux Singapouriennes d’enfanter, mais pas n’importe quand : entre 20 et 30 ans. « La fertilité est un cadeau avec une date d’expiration », lit-on sur les murs du métro, au-dessous d’un schéma représentant des spermatozoïdes et des ovules géants. Cette énième consigne est accompagnée de données destinées à faire peur aux futures mamans. « On nous explique qu’après 30 ans on a moins de chance de tomber enceinte ou que le bébé risque de naître handicapé. La première fois que j’ai vu ça, c’était pendant ma grossesse. Je me suis naturellement sentie visée. » Sheryl trop vieille pour procréer ? Elle avait alors 34 ans. « J’étais furieuse. C’était discriminant. »





LES COULISSES DU RÉCIT


C’est en septembre 2013 que l’aventure singapourienne commence pour Agnès Noël. Suivant son compagnon, elle pose ses valises sur cette petite île richissime d’Asie du sud-est, coincée entre la Malaisie et l’île de Sumatra, au beau milieu de la principale voie maritime mondiale.

Avant de partir, la journaliste scientifique, spécialisée en bioéthique, se renseigne sur le pays. Ses lectures la conduisent sur la piste d’une politique nataliste unique au monde : depuis les années 1960, des campagnes publiques dictent les bonnes conduites à suivre en matière de procréation et favorisent les unions entre personnes diplômées et aisées. Le but : élever la société par le contrôle des naissances.

L’enquête commence mais la méfiance des habitants est grande. C’est finalement trois ans plus tard en prenant contact avec Geoffrey Benjamin, spécialiste de la culture malaise, et Vivienne Wee, principale défenseuse des droits des femmes dans la Cité-Etat et présidente de l’association féministe Aware, que l’enquête repart.


De retour à Singapour, Agnès Noël décrit une société guidée à la baguette depuis des années, qui s’accorde désormais d’être plus créative, moins docile, sous l’impulsion du nouveau premier ministre Lee Hsien Loong.  Quand on demande à Agnès Noël ce qui l’a le plus surpris, elle répond : « Maintenant, il arrive que les gens traversent en dehors des passages piétons. C’était impensable il y a quelques années. »


Récit :  AGNÈS NOËL

Illustration :  LISA ZORDAN
Pour la Revue XXI

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