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mercredi 30 août 2017

Des châteaux qui brûlent : Un ample roman politique choral...








Extraits :


"On reproche l'utopie aux gens de gauche, ils ne seraient pas dans le réel. Ce renversement donne le vertige. La gauche est née de la misère, de la colère. Elle est née dans la tête de gens qui n'avaient plus rien à perdre, qui se brûlaient chaque jour au contact du monde. Elle n'a pas été calculée sur un boulier. Une insurrection c'est une réaction de survie, une métamorphose de la mort en forme de vie..."


— "L’entreprise nous bourre le mou avec sa propagande, elle veut qu’on fasse corps avec elle, elle veut notre corps – et nous on lui donne sans presque réfléchir parce qu’elle est de toute façon la seule à le désirer encore..."


— Je vais rentrer ce soir et ma fille me demandera : « Alors, c’est quoi les perspectives ? » et je vais tellement m’étrangler de rire qu’à la fin on entendra plus que l’étranglement… Je vais lui apprendre qu’on a changé « la façon de se parler » et qu’ça devrait faire apparaître des repreneurs et des salaires. Je vais lui dire : plus de préfet, plus de syndicat, plus de représentant du ministère… Et j’vous parie que c’est même elle qui me dira, quand j’aurai repris mon souffle : « Ils font tout pour que l’entreprise soit votre première famille (ils font peindre des fresques dans vos vestiaires, ils vous offrent à Noël un livre sur la vie du fondateur, ils imposent des horaires trop bizarres et résultat je mange toute seule à la maison…). L’autre famille, la vraie, elle existe plus… et ensuite ils voudraient que vous puissiez vous en foutre comme d’un vieux slip de ce boulot qu’est devenu votre famille »…


"On serait coupables de ne pas sortir de la culpabilité - à nos yeux déjà, à ceux des autres travailleurs et aux yeux de nos enfants. Tant qu'on s'insurge pas, on valide que c'est nous qui coûtons cher, que c'est nous qu'on travaille mal ou pas assez, que c'est nous la "masse salariale", les charges, et pas le "capital" ou l'essentiel, la richesse. Si on ne fait pas un coup d'éclat, le système continue de nous dévorer, alors que c'est tout ça qu'il faut renverser, revenir dans l'innocence. Je vais faire un truc fou par colère mais je vais le faire pour redevenir innocent, pour nous ramener tous dans l'innocence..."


"Les médias sont de droite, même quand ils sont à gauche - ils ne pensent pas que la générosité existe, ils croient qu'un groupe est toujours bête, et violent."


"Les luttes sociales sont racontées comme une succession de moments tragiques implacables. Est-ce que ce sont celles qui vont au bout ? Dans une manif, les voix qui n'ont pas de micro sont souvent pleines d'humour, de chansons drôles et mordantes. Avoir des plaisir un peu ivrognes est-ce que ce n'est pas déjà l'insurrection ?..."


Arno Bertina, écrivain de 42 ans, membre du collectif Inculte, est de retour avec un roman à huis clos, circonscrit à l'inverse dans un tout petit territoire, un abattoir de volailles du Finistère. Des Châteaux qui brûlent, qui diffracte huit jours sur plus de 400 pages, est un drame en prise directe avec une actualité sociale contemporaine : délocalisation, plan social, reconversion, négociations. Un spectacle avec piquets de grève, chemises de DRH arrachées, caillassage de voitures. Mais l'écrivain a choisi de se tenir à l'intérieur de la pièce, au plus près des combattants de cette guerre économique contemporaine.

Ici, une guerre de positions avec une usine bretonne en liquidation et sans repreneurs, en camp retranché, où est séquestré un ministre. A l'intérieur, l'otage, un secrétaire d'état à l'industrie issu du militantisme écolo, membre depuis seulement cinq mois d'un gouvernement de gauche, venu seul et de sa propre initiative pour une rencontre informelle à la recherche d'une solution de la dernière chance pour sauver l'activité. Face à lui, quatre-vingts salariés qui ont décidé sans préméditation et dans l'improvisation de le garder en otage et d'occuper l'usine. Et à l'extérieur, faisant le siège des bâtiments, le préfet, les gendarmes, le GIGN et les journalistes, survolés par les hélicoptères.

Des châteaux qui brûlent est un roman politique naturaliste qui donne tour à tour la parole à des hommes et des femmes pris entre le marteau et l'enclume. Arno Bertina offre des prénoms et des noms, associés à des fonctions, isole la voix des solistes dans le choeur pour trouver un timbre singulier à chacun des protagonistes et juxtapose les monologues. Ce dispositif littéraire, ce montage, met en valeur la complexité d'une réalité à facettes. Les visages multiples de la fierté et de la honte, de la colère et du désespoir. La forme ambiguë et mouvante des identités, des idéaux, des cohésions, des dissensions. L'intimité des consciences prise dans le mouvement collectif. "Une insurrection, c'est une réaction de survie, une métamorphose de la mort en forme de vie", pense le séquestré.
Dans la tension qui monte, exaspérée par la fatigue des mauvaises nuits et des jours debout, dans le suspense de l'issue, s'installe un chaos festif où l'on teste d'autres manières de discuter, réfléchir à une autre forme d'organisation, lance l'idée d'un concert, d'une kermesse. Où l'on revisite aussi ,à travers cette révolte particulière, l'histoire des luttes sociales. De leurs défaites glorieuses et de leurs victoires amères...


Article de Véronique Rossignol, [Que lire ? Livres Hebdo]

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