Translate

vendredi 3 août 2018

DICTIONNAIRE AMOUREUX DE LA FRANCE.......





Basilique Notre-Dame-du-Port (Clermont-Ferrand)




La France, je l’aime corps et biens, en amoureux transi, en amant comblé. C’est ma belle égérie, je la chimérise et je l’idéalise mais ses pleins et ses déliés m’inspirent des désirs terre à terre. Je la parcours, je l’étreins, elle m’émerveille. C’est physique. J’aime enchâsser l’or et le sang de son histoire dans la chair de sa géographie. Il en résulte un patriotisme de facture rustique, un peu comme la foi du charbonnier. D’aucuns forgent leur patriotisme français dans le métal d’un concept ; le mien s’est sculpté dans l’argile de mes songes. Puis étayé à l’âge des concupiscences en dévoilant grain après grain le corps somptueux de cette madone qui me fait de l’œil. Je suis français au naturel et j’en tire autant de fierté que de volupté. J’ai pour ce vieux pays l’amour du preux pour sa gente dame, du soudard pour la servante d’auberge, de l’érudit pour ses grimoires, du paysan pour son enclos, du bourgeois pour ses rentes, du croyant des hautes époques pour les reliques de son saint patron. J’ai la France facile, comme d’autres ont le vin gai ; je l’ai au cœur et sous la semelle de mes godasses. Je suis français en mon âme et conscience, ça n’a pas dépendu de moi et ça n’a jamais été un souci. Ni une obsession. Toujours un bonheur. J’aurais pu ne pas l’être et je sais ce que j’aurais perdu. Souvent j’ai déploré d’avoir été lâché sur la terre des hommes au beau milieu du siècle vingtième ; à tort ou à raison, je me serais mieux vu en d’autres époques. Jamais je n’ai regretté d’être français, même s’il m’est arrivé de penser que mes compatriotes ne méritent pas ce privilège.





Gerberoy (Somme)






Je suis un Français de la sorte la plus ordinaire : né natif et ravi de cette bonne fortune. D’aussi loin qu’on remonte dans la généalogie de ma famille, père et mère, mon capital génétique est circonscrit à l’intérieur du Massif central. Un arrière-grand-père est venu de Bourgogne planter ses pénates en Bourbonnais. Le reste, c’est l’Auvergne et les confins du Limousin. Gergovie n’est jamais loin. Un peu d’oc, un peu d’oïl : voilà mes racines. Il y a deux villages sur ma carte hexagonale du Tendre, et autour c’est la France dans tous ses états, océanique, latine, flamande sur les bords, germanique sur ses marches avec Paris comme point de convergence. D’ailleurs j’y suis né et j’y ai grandi, comme beaucoup de Français dont les ascendants y sont « montés » avec leurs gros sabots, leur valise en carton, des ambitions, des illusions. Nos provinces ont du caractère et de la mémoire mais elles gravitent autour de leur capitale comme les papillons de nuit autour d’un lampadaire.

Ces racines m’ont offert gratis le matériau de ma poétique : autour de deux clochers, mon âme terrienne et plébéienne a exercé une manière de souveraineté sur quelques arpents, en sachant toujours où s’achèverait la comédie : les miens sont empilés tout près, dans les cimetières de famille. Ça donne du recul, et finalement de l’insouciance. Puisque aussi bien je les y rejoindrai, c’est un peu comme si j’y étais déjà.

Avoir son camp retranché affectif sur les pentes du vaste massif primaire est une grâce inestimable ; je n’en ai jamais fait un fromage barrésien. « La terre et les morts » : très peu pour moi. Plus exactement : trop peu pour mon patriotisme. Il n’a rien de régionalisant et il est trop assuré sur ses bases pour se dévoyer en crispation identitaire. À quoi bon en rajouter sur cette « identité », elle coule de source — ou de sève ; c’est un terreau, pas un camp retranché. On peut être français et venir d’ailleurs. On est toujours un peu d’ailleurs et le sang d’un Français ne sait plus trop à quel ancêtre il doit d’être clair ou foncé.


Chapelle St Gildas Pontivy, vallée du Blavet (bretagne)




L’article premier de mon credo patriotique est simple comme bonjour : la France est de loin ce que l’histoire-géo a tramé de mieux sur les cinq continents. De plus beau, de plus noble et de plus savoureux. Cet axiome posé, inutile de forcer la dose. Loin de m’assigner à résidence, mes racines m’ont incité à la quête de l’universel, sous la forme d’une attirance invincible pour les lointains et les marges, les Suds profonds, les peuples nomades, les cirques ambulants, tous les vagabondages, tous les métissages. C’est en Français invétéré que j’ai ce désir fou d’altérité. Rien de plus sot que cette manie, propre à certains intellos, de dénigrer une France « horizontale » en l’opposant au mirage d’une « verticalité » abstraite et glaciale. Celle de leurs ruminations conceptuelles. Ils se croient émancipés des attaches naturelles à tout peuple, ils ont simplement un mépris de caste pour le peuple. En réalité la France est le fruit de l’enracinement et du dépaysement. La sédentarité de son peuple, inscrite dans l’histoire plusieurs fois millénaire de la ruralité occidentale, a toujours été contrebalancée par une aspiration mystérieuse à s’extraire de sa glèbe. Depuis l’aube de son destin, ce peuple de laboureurs, de bretteurs et de rhéteurs extrapole ses désirs pour en faire de l’idéal. Pas toujours à bon escient. Quand sonne l’angélus, la France des clochers regarde le ciel, et les étoiles qui s’y allument ne sont pas de chez nous mais d’une contrée sans frontières, accessible à tous les mortels. Encore faut-il des clochers pour que ces épousailles du sol et du sens soient fécondes.

Racisme, nationalisme, régionalisme, atavisme : ces « ismes » de la peur me sont plus étrangers qu’un étranger. Je mets d’ailleurs les internationalismes dans le même sac, il n’y a pas d’« ismes » dans mon Dictionnaire amoureux, pas d’idéologie. La France que j’aime n’est pas théorisable, c’est une lanterne magique qui offre à mes fringales d’éblouissements des décors somptueux, des personnages hauts en couleur, de belles chimères, un entrelacs de prouesses et de galéjades embuées de regrets car la France, on la rêve immaculée et elle a du sang sur la mémoire.



Château de Courances (Essonne)




Le bonheur d’être français, j’en jouis en surabondance. Je vis en France, je m’y balade sans relâche, je lis ses écrivains, ses historiens, ses érudits locaux, ses journaux, ses enseignes. Je lui fais l’amour, tous les jours, comme il sied quand l’amante est douce au toucher, douce au regard, douce à l’intériorité, et telle Circé capable de métamorphoses infinies. J’use de sa langue avec gourmandise, elle m’a permis de devenir au moins l’un des personnages que j’ambitionnais d’être : un écrivain français. Où que j’aille la courtiser, elle m’enchante, je n’en finirai jamais de la posséder, corps et âme, Paris l’enjôleuse et son collier de provinces, ses villes et ses patelins, ses recoins, ses secrets, ses sortilèges. C’est un puits de jouvence, un miroir à mille facettes. Jamais je n’emprunte la même route pour aller d’un endroit à un autre, j’aurais trop peur de mourir sans avoir vu tel manoir embusqué derrière ses vieux chênes, tel fragment de paysage découpé sur l’horizon. Jamais je n’entre dans une église sans en effleurer la pierre du bout des doigts et jamais je ne quitte un village avenant sans lui promettre d’y revenir.

À la fin de chaque été, quand mes enfants étaient écoliers, nous partions pour quelques jours à la découverte d’une région de la France. L’Amérique, me disais-je, ils iront bien assez tôt. Je voulais qu’ils connaissent au moins de vue les lieux communs de notre patrimoine ; je m’en faisais un devoir, moi qui ne suis pas très habité par le sens du devoir. Châteaux de la Loire, ossuaire de Douaumont, pont sur le Gard, Mont-Saint-Michel, arènes de Nîmes, Locronan, Conques, Riquewihr, aiguille d’Étretat, Domrémy, gorges du Tarn, hospices de Beaune, Cordes et Gordes et les Baux et Beaumont-en-Auge, baie des Anges, le mont Sainte-Odile et le moulin de Daudet à Fontvieille, cathédrales, bastides, rivages — je leur ai tout infligé. Au énième monument il fallait écourter la visite, ils se fichaient éperdument des amours de Diane de Poitiers, des fortifications de Vauban et des saints du tympan de Chartres. En manière de revanche, ils braillaient à tue-tête du Balavoine dans la voiture, il fallait promettre piscine ou télé pour avoir un semblant de paix. Je ne regrette rien, eux non plus : de ces voyages, outre le bonheur d’être ensemble, il leur reste le sentiment — imprécis — que leur pays recèle des trésors fabuleux. Presque aussi fabuleux que notre village. Tôt ou tard ils iront contempler ce qu’ils ont ingurgité, et ils seront encore plus fiers d’être français. Ce qui ne les empêchera pas d’aller voir ailleurs, le monde est vaste et il y a de la matière poétique à profusion sous toutes les latitudes. J’ai pas mal bourlingué, souvent avec bonheur et jamais sans profit ; rien ne m’a autant subjugué que nos joyaux paysagers ou architecturaux : à l’aune de Chambord, la joliesse du Taj Mahal m’a paru presque insignifiante. Le reste à l’avenant.



Village de Kaysersberg (Alsace)




S’agissant de l’amour de la France, les trémolos seraient ridicules, et plus encore les lamentos : le couple que nous formons, elle et moi, ne cesse de célébrer ses noces et quoi qu’on entende ici et là, son « identité » tient la route — nationale, départementale, vicinale. Que l’état de la civilisation occidentale, dont elle procède, soit calamiteux, c’est une autre affaire. À supposer que cette civilisation s’effondre, hypothèse hélas très plausible, l’âme de la France survivra. Elle ne peut pas mourir, la chamade qu’elle bat en moi est si printanière. Elle permettra peut-être à notre postérité de rebâtir sur les ruines. Peut-être pas. Pour l’heure, c’est le plus beau pays du monde, le plus gracieux, le plus spirituel, le plus agréable à vivre. En dépit de ses défauts, le peuple français a des réserves inépuisables de vigueur, d’astuce et de générosité. J’écris cela en toute connaissance de la déprime qui périodiquement enténèbre nos compatriotes. Ils ont une pente à l’autodénigrement, une autre au nihilisme. Ils sont même assez maso pour se persuader qu’ailleurs ils se porteraient mieux et selon la mode du moment les voilà soviétomanes ou anglomanes. Ils vont chercher des « modèles » à Katmandou, à La Havane ou dans la Silicon Valley. Ça leur passe comme ça leur est venu, c’est juste un symptôme de cette versatilité un peu puérile qui n’avait pas échappé à Jules César. Du reste ça ne concerne que les « élites » : le gros de la troupe, grâce au ciel, est parfaitement heureux de vivre en France, fût-ce sur un carré de bitume. Le Français émigre peu, et pas longtemps ; il faut toujours la carotte d’une prime pour qu’il daigne s’expatrier.




Bonneval sur Arc (Savoie)




Depuis la nuit des temps le clocher de mon village sonne les heures, monotonement, langoureusement. En l’écoutant psalmodier, dans un silence immémorial, c’est l’histoire de France qui défile — une cohorte de gueux, de preux et de pieux dont la geste m’oblige, autant qu’elle m’émeut. Car ce n’est pas rien d’être français ; quinze siècles au moins nous assignent un rôle. Lequel ? On ne sait pas, on a juste le sentiment qu’un privilège aussi inouï exige sa dîme. À défaut de prouesses, puisque le temps de la chevalerie semble révolu, le devoir de Français exige de nous la conscience de notre aubaine, et l’affichage de notre bonheur. Ce livre n’est rien d’autre qu’un chant d’allégresse et un témoignage de gratitude. Je veux l’écrire comme je respire, en amoureux...





-DENIS TILLINAC-





Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire