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mercredi 27 décembre 2017

Fin programmée pour « Homo sapiens »






Installée en plein cœur de la Silicon Valley, l’université de la Singularité (1) s’est donné pour vocation d’enseigner aux entrepreneurs la maîtrise des technologies « exponentielles » — intelligence artificielle (IA), neurosciences, nanotechnologies, génie génétique. Be exponential est le slogan du site... Sa philosophie est liée à son intitulé : la « singularité » désigne le moment, hypothétique, où l’intelligence humaine sera irrémédiablement dépassée par l’IA. Ce concept est la clé de voûte du transhumanisme. Pour rivaliser avec les superordinateurs, les transhumanistes prescrivent une humanité « augmentée », c’est-à-dire aux capacités décuplées par des améliorations technologiques du corps. Ray Kurzweil, principal fondateur de l’université de la Singularité, pense ainsi que l’immortalité serait possible à l’horizon 2030, où nous pourrions transférer notre esprit dans des machines (2). Exit Homo sapiens.

L’entrepreneur américain Elon Musk fait partie de ceux qui œuvrent à ce futur transhumaniste. Célèbre pour être à l’origine de projets comme le train subsonique Hyperloop, les voitures électriques Tesla ou le tourisme spatial avec SpaceX, il a annoncé en 2017 avoir fondé Neuralink. Cette start-up a pour mission d’élaborer une connexion directe entre le cerveau humain et les ordinateurs, en implantant des électrodes dans le cortex cérébral. L’utilisation serait d’abord médicale — pour soigner des pathologies neurologiques, comme la maladie de Parkinson — mais pourrait ensuite être généralisée, faisant de nous des cyborgs (mi-hommes, mi-machines) capables de transférer nos souvenirs sur le nuage informatique.

Une telle philosophie semble tout droit sortie de la science-fiction. Le concept même de singularité a été inventé par l’écrivain américain Vernor Vinge, qui l’a théorisé en 1993. La technologie développée par Neuralink a été nommée neural lace (« lacet neuronal »), un terme que M. Musk emprunte à l’auteur britannique Iain M. Banks, qui imaginait déjà cette invention dans son cycle « La Culture » (3). Ce n’est pas la première fois que M. Musk s’inspire de Banks : deux bases de lancement SpaceX ont reçu les noms que l’écrivain a donnés à des vaisseaux spatiaux (4). Comme le relève 1843, la revue bimestrielle de l’hebdomadaire anglais The Economist : « Pour comprendre la façon dont pensent les magnats des nouvelles technologies, lire les romans de Banks est un bon début (5).  » Les livres de Banks se déroulent dans une société future où la singularité est advenue : les IA sont désormais des consciences quasi divines. Les humains ne peuvent plus les égaler, mais la science permet de modifier son corps à volonté, la maladie et la mort n’existent plus... Banks n’est pas une exception, les auteurs de science-fiction qui évoquent une suprématie des IA sont légion. Le Britannique Charles Stross, par exemple, figure ainsi un avenir où les humains apparaissent comme des primitifs laissés pour compte dans l’évolution, seuls les hommes « augmentés » pouvant rivaliser avec les machines devenues omnipotentes (6).


Si cette littérature de science-fiction paraît nourrir les conceptions transhumanistes, elle s’avère également en être un puissant vecteur critique. Avec Zero K (7), le grand Don DeLillo imagine ainsi un institut proposant à des milliardaires de les cryogéniser (c’est-à-dire de conserver leurs corps à très basse température), et sonne l’alerte sur la quête d’immortalité du transhumanisme, qu’il dépeint comme une secte convaincue que la fortune permettrait d’acheter le statut d’homme-dieu. Mais l’humain « transhumanisé » n’est plus qu’un corps, sans personnalité ni émotion, un objet mécanique désincarné dont on peut changer les pièces et la batterie, comme un téléphone. Une humanité « augmentée » n’a alors tout simplement plus rien d’humain.

Marcus D. Besnard [Le Monde Diplomatique]


(1) Singularity University, https://su.org

(2) Cette théorie s’appelle le mind uploading. Cf. Mark O’Connell, « “Your animal life is over. Machine life has begun.” The road to immortality », The Guardian, Londres, 25 mars 2017.

(3) Neuf tomes, parus au Livre de poche. Également : William Gibson, Neuromancien, J’ai lu, Paris, 2013 (1re éd. : 1985).

(4) Kevin Loria, « Here’s how Elon Musk comes up with the very cool but weird names for his drone ships », Business Insider, 9 avril 2016.

(5) Tim Cross, « The novelist who inspired Elon Musk », 1843, mars 2017.

(6) Charles Stross, Accelerando, Le Livre de poche, Paris, 2016.

(7) Don DeLillo, Zero K, Actes Sud, Arles, 2017, 304 pages, 22,80 euros.

Dernier de cordée...




François Bard. – « Winners » (Les Vainqueurs), 2016 (« Propagande du réel », Somogy, 2017)



Ses deux moignons firent le tour du monde, attendrissant le maharaja du Népal ou le président Kennedy avant de reposer sur la table du conseil des ministres, au temps du général de Gaulle. Gravement gelé aux mains et aux pieds en hissant le drapeau de la France sur l’Annapurna, « premier 8 000 » de l’histoire, le 3 juin 1950, Maurice Herzog sut transfigurer une épreuve en triomphe, et ses blessures en trophées. Traduit dans de nombreuses langues et vendu à plus de dix millions d’exemplaires, son récit sublima l’aventure des expéditions lointaines et suscita des vocations sur tous les continents (1). Pourtant, à la lumière de documents exhumés dans les années 1990, « l’admirable conte de fées raconté par Herzog se transforma en fable suspecte. Les iconoclastes commencèrent à jeter des pierres », explique l’écrivain et alpiniste américain David Roberts (2).

L’ancien chef d’expédition devenu haut-commissaire chargé de la jeunesse et des sports est mort en décembre 2012, rattrapé par ses frasques de « cannibale du sexe » décrites par sa fille (3) et dans l’indifférence des alpinistes, qui ne lui ont pas pardonné d’avoir dévoyé l’esprit de cordée. Herzog avait lissé l’histoire et capté toute la gloire au mépris de compagnons plus aguerris que lui, comme Lionel Terray ou Gaston Rébuffat, privés de sommet par sa conduite périlleuse et interdits de livrer leur propre témoignage durant cinq ans par une clause de l’expédition. Plus grave, le « héros » avait rabaissé le rôle de son compagnon de cordée, Louis Lachenal, qui fit le sacrifice de ses pieds pour lui sauver la vie. Herzog avait même profité de la mort prématurée de ce dernier en 1955 pour expurger d’un manuscrit en préparation les passages les plus critiques sur leur ascension (4).

De Jacques Balmat et Michel Paccard en 1786 sur le mont Blanc à Edmund Hillary et Tensing Norgay sur l’Everest en 1953, les premières ascensions de la quasi-totalité des sommets majeurs furent des œuvres collectives. L’abondante littérature alpine, qui ne cesse d’interroger la finalité de ces conquêtes « inutiles », invite à déconstruire la métaphore du président Emmanuel Macron sur les premiers de cordée, visant à justifier un cadeau fiscal à la fraction la plus riche des grandes fortunes avec la suppression de l’impôt sur les valeurs mobilières.

Le roman initiatique de Roger Frison-Roche Premier de cordée (Arthaud, 1942) consacre cette expression, en l’incarnant à travers le parcours du fils d’un guide : « Pierre Servettaz venait d’éprouver la satisfaction la plus complète qui puisse être réservée à un alpiniste, celle de marcher en premier de cordée. Il avait cessé de suivre aveuglément, en toute quiétude, en toute sécurité ; il était devenu le chef, celui qui commande, qui combat, qui prend ses responsabilités et de qui dépendent les vies qui lui sont confiées. » Mais ce passage éloquent ne représente que le début de l’histoire, dont le dénouement tient à une tout autre prise de conscience, lorsque Pierre fait équipe avec Georges sur l’aiguille Verte : « Jamais il ne s’est senti aussi solide, et ses appréhensions de la veille se sont envolées comme un mauvais rêve ; pour l’instant, il ne songe qu’à assurer la progression de son ami. Leurs deux vies sont solidement liées par cette corde qui les rend solidaires des mêmes dangers. »

Pierre et Georges progressent en « réversible », à l’image de beaucoup d’alpinistes dans les cordées non commerciales. Chacun passe en tête dans les passages où il se sent le plus à l’aise et peut alternativement se reposer sur son compagnon pour gagner en confiance. Georges retrouve ainsi de l’assurance en dépit des amputations qu’il a subies aux pieds, tandis que Pierre parvient à vaincre son vertige. Guide, explorateur, résistant, Frison-Roche magnifia cette force que l’entraide procure aux hommes face à n’importe quel péril, notamment avec Les Montagnards de la nuit (Arthaud, 1968), qui affrontent des troupes nazies dans les maquis de Savoie.

« Sous un angle apparemment peu utilitaire, l’alpiniste, pour sa faible part, sert inconsciemment la cause de l’humanité (5) », écrivait Pierre Allain, l’un des pères de la grimpe moderne, inventeur du chausson d’escalade. Les valeurs universelles que peut évoquer l’alpinisme ne tiennent pas à une échappée du quotidien. Bien au contraire, son histoire s’écrit au cœur des tensions du monde contemporain, entre coopération et concurrence, altruisme et marché. Même en pleine nature, en l’absence d’arbitres et de stade, le même auteur avouait dès 1948 : « Eh bien si, elle existe, chez nous, la compétition. Il faut être réaliste et ne pas chercher à déguiser la vérité. »

Mais cette compétition demeurait compatible avec la coopération nécessaire à la marche de la cordée et au sauvetage entre cordées, lorsque le temps se gâte ou le pied dérape. Jusqu’à l’affaire Vincendon et Henry en 1957, le secours en montagne resta une association d’amateurs passionnés se portant assistance mutuelle ; c’est toujours vrai pour la spéléologie. Il a fallu le spectacle de guides professionnels chamoniards qui laissèrent périr deux jeunes étudiants en perdition faute d’avoir pu s’organiser pour que l’État décide de mettre en place ses propres services, compétents et gratuits, comme ils le sont sur la route ou en mer.

Sans hasard de calendrier, on a vu prospérer au cours des années Reagan-Thatcher un autre mode d’ascension, en solitaire, la projection verticale du culte du moi. Beaucoup d’alpinistes entrèrent alors dans le cercle infernal de l’exploit entraînant la reconnaissance individuelle, celle-ci suscitant l’attrait des commanditaires, leurs subsides poussant à réussir d’autres succès sans partage, le tout stimulé par des médias aussi gourmands de prouesses que de drames. Dresser le bilan de cette période relève d’une cotation facile : à l’exception de Christophe Profit, tous les « héros » français de cette génération, qui auraient entre 50 et 70 ans aujourd’hui, sont morts...

Régie par l’avidité et l’accumulation aussi largement que peut l’être la fortune, la notoriété s’avéra pour eux pire guêpier. Un piège capable d’emporter même les plus lucides, tel Jean-Christophe Lafaille, disparu en 2006 sur les pentes du Makalu (8 463 mètres), peu après des directs avec TF1 et France 2, alors qu’il dénonçait deux ans plus tôt la « course aux “8 000” ». Le dernier de cette longue liste s’appelait Ueli Steck, tombé en avril 2017 sur le Nuptsé (7 861 mètres), peu après la parution d’une enquête apportant de sérieux doutes sur la véracité des réussites en solo qu’il revendiquait au Xixabangma (8 027 mètres) et sur la face sud de l’Annapurna (6). Ses affabulations apparaissent d’autant plus tragiques que ce grimpeur suisse avait par ailleurs fait preuve de capacités bien au-delà du commun de ses pairs.

Quant au marché ? « La commercialisation de l’alpinisme est présente dès le début de son histoire et on peut le considérer comme la première réalisation d’une “industrie” des loisirs encore balbutiante », rappelle un économiste-alpiniste (7). Pour se distraire en inventant l’art de gravir les montagnes, les grands bourgeois britanniques achetèrent les services de « guides » locaux, une aubaine devenue rapidement un métier, avec ses codes. Mais les exigences du contrat ne laissant que peu de place à l’audace, la quasi-totalité des ascensions notables du dernier siècle reviennent à des « sans-guide » ou des guides évoluant en amateur, c’est-à-dire sans client.

Parallèlement à cette recherche de lignes épurées sur des sommets délaissés, quelques fétiches, comme le mont Everest (8 850 mètres), servent de faire-valoir à une clientèle aisée qui singe l’aventure pour 70 000 euros par tête, assistée par des domestiques de haute montagne et une aide respiratoire qui réduit l’effort sur un « 8 000 » à celui d’un « 6 000 ». Comble du parjure, ces expéditions commerciales bafouent l’essence de l’alpinisme — l’adaptation de l’homme au terrain, et non l’inverse — en fixant des cordes à la montagne tout le long de l’ascension, ce qui conduit les « aventuriers » à progresser seuls dans la file, sans jamais vivre l’engagement du « premier ».

Les clubs alpins et de montagne s’inscrivent dans une tout autre démarche : l’apprentissage de l’autonomie et la résistance à la banalisation de la montagne. Un documentaire récent sur le développement de l’escalade le rappelle en montrant l’importance de « passer en tête », quel que soit son niveau, et les moyens qui furent mis en place pour permettre cette expérience au plus grand nombre (8).

La matérialisation par une corde n’est pas indispensable à l’esprit de cordée. En témoigne l’essor du ski-alpinisme, qui consiste à remonter des pentes sauvages à l’aide de peluches antirecul, bien loin de l’univers consternant des stations. Compagnes ou compagnons de course ne progressent que rarement au bout d’une corde (sauf en terrain crevassé). Mais la présence de l’autre demeure nécessaire pour savoir renoncer, évoluer à la boussole, mener une recherche en cas d’avalanche, prévenir les secours, et bien davantage : partager un moment de grâce à l’arrivée sur un sommet après des heures d’efforts et avant de glisser dans la poudre.

En s’encordant à des migrants mi-décembre près de Briançon pour éviter qu’ils meurent de froid, plusieurs centaines de montagnards ont voulu rappeler ce qui devrait relier les hommes au-delà de tout le reste. Car, oublier la corde serait oublier la montagne, en séparant « la marche qui est de tous les jours, et l’horizon qui donne le sens (9) ». L’alpiniste apporte du sens lorsqu’il montre qu’il tient davantage à la vie des autres qu’à la sienne, lorsqu’il démontre qu’un groupe humain progresse au rythme du second, du troisième... que le plus bel exploit est toujours celui du dernier de cordée.

Philippe Descamps [Le Monde Diplomatique]     

 (1) Maurice Herzog, Annapurna. Premier 8000, Arthaud, Grenoble-Paris, 1951.

(2) David Roberts, Annapurna, une affaire de cordée, Éditions Guérin, Chamonix, 2000.

(3) Félicité Herzog, Un héros, Grasset, Paris, 2012.

(4) Pour la version non expurgée : Louis Lachenal, Carnets du vertige, Éditions Guérin, 1996.

(5) Pierre Allain, Alpinisme et compétition, Arthaud, 1948.

(6) Rodolphe Popier, « Annapurna 1, South face, Ueli Steck, 8-9 October 2013 » (PDF), www.pioletsdor.net

(7) Gilles Rotillon, La Leçon d’Aristote. Sur l’alpinisme et l’escalade, Éditions du Fournel, L’Argentière-la-Bessée, 2016.

(8) Damien Vernet et Jo B., « Des montagnes dans nos villes », Fédération sportive et gymnique du travail, 2017.

(9) Paul Keller, La Montagne oubliée. Parcours et détours, Éditions Guérin, 2005.                                                                                                                                                 

mardi 17 octobre 2017

AS TIME GOES BY...














*  Dansez sur moi
*  Dansez sur moi
*  Le soir de vos fiançailles
*  Dansez dessus mes vers luisants
*  Comme un parquet de Versailles
*  Embrassez-vous, enlacez-vous
*  Ma voix vous montre la voie,
*  La voie lactée la voie clarté 
*  Où les pas ne pèsent pas

♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪

*  Qui tourne comme un astre
*  Étrennez-vous, étreignez-vous
*  Pour que vos cœurs s'encastrent
*  Tel un tapis, tapis volant
*  Je me tapis sous vos pieds
*  C'est pour vous tous que sur mes doigts
*  La nuit je compte mes pieds









♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫

*  Le soir de mes funérailles
*  Que la vie soit feu d'artifice
*  Et la mort un feu de paille
*  Un chant de cygne s'est éteint
*  Mais un autre a cassé l'oeuf
*  Sous un saphir en vrai saphir
*  Miroite mon sillon neuf

♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪



♥ CLAUDE  NOUGARO ♥

jeudi 5 octobre 2017

Classe sans risque...



Frank Freed. – « Have and Have Not » (Avoir et ne pas avoir), 1970





Fin janvier 2015, M. Barack Obama eut à souffrir un bref mais cuisant moment d’embarras politique. Une proposition de mesure budgétaire qu’il venait d’envoyer au Congrès se révéla mort-née avant même d’être soumise au vote — tuée dans l’œuf par le président lui-même.

L’idée de départ brillait à la fois par sa retenue et par sa simplicité : abroger les avantages fiscaux accordés aux familles souscrivant un plan d’épargne destiné à financer les études universitaires de leur progéniture. En supprimant ce cadeau, qui profitait surtout aux ménages aisés (1), il s’agissait de libérer des ressources pour œuvrer à la mise en place d’un nouveau système d’exemptions fiscales, plus cohérent et surtout plus juste. C’était, à bien des égards, une décision de bon sens. Mais le président avait sous-estimé le poids des classes moyennes supérieures dans la vie politique américaine. Sitôt rendu public, son projet rameutait contre lui la fine fleur du Parti démocrate, dont le représentant du Maryland Christopher Van Hollen — aujourd’hui sénateur — et sa collègue de Californie, Mme Nancy Pelosi, présidente du groupe démocrate à la Chambre des représentants. Cette dernière se trouvait justement en compagnie de M. Obama à bord d’Air Force One, en plein vol entre l’Inde et l’Arabie saoudite, quand M. Van Hollen l’alerta par téléphone. Avant même que le Boeing présidentiel atterrisse à Riyad, elle avait déjà convaincu le président de renoncer à sa réforme.

L’épisode rappelle, si besoin était, qu’en politique un choix raisonnable n’est pas toujours une option commode, surtout quand les voix autorisées qui jugent, commentent ou analysent ce choix tirent presque toutes un avantage personnel du système qu’il vise à corriger. Mme Pelosi et M. Van Hollen représentent tous deux un électorat libéral, cossu et instruit. La moitié environ de leurs électeurs disposent d’un revenu de plus de 100 000 dollars (83 000 euros). Je suis bien placé pour le savoir : M. Van Hollen était à cette époque le représentant du district où j’habite. Comme le soulignait Paul Waldman dans son blog du Washington Post (28 janvier 2015), le projet avorté de M. Obama « ciblait un électorat qu’il est hautement périlleux de mécontenter : les classes moyennes supérieures, suffisamment argentées pour exercer de l’influence dans les coulisses et suffisamment nombreuses pour peser sur l’issue d’un scrutin ». À la façon d’une radiographie, l’indignation soulevée par la proposition de M. Obama a exposé la fracture la plus béante de la société américaine, qui se creuse entre le quart le plus choyé de la population et tous les autres.

Les inégalités sociales sont devenues un sujet politique brûlant. Trop souvent, pourtant, les débats qu’elles alimentent restent focalisés sur les 1 % d’Américains les plus fortunés, comme si les 99 % du « bas » formaient un groupe homogène. Il n’est pas rare que les détracteurs les plus véhéments du petit club juché au sommet de la pyramide appartiennent aux classes sociales qui en sont les plus proches : plus d’un tiers des manifestants qui ont défilé le 1er mai 2012 à l’appel du mouvement Occupy Wall Street disposaient d’un revenu annuel supérieur à 100 000 dollars (2). Une partie considérable de l’énergie politique mobilisée à gauche par M. Bernie Sanders et à droite par le Tea Party provient également des classes moyennes supérieures. L’attention obsessionnelle prêtée au faste des super-riches permet aux élites jouissant d’une richesse un peu moins colossale d’esquiver la question de leurs propres privilèges.

De nombreux Américains ont l’impression au contraire que les classes moyennes supérieures ne se soucient que de leurs propres intérêts. Ils n’ont pas tort. Les ménages dont les revenus dépassent 112 000 dollars par an — un cinquième de la population — constituent un bloc de plus en plus distinct du reste de la population et qui vit retranché. Ce n’est pas seulement par le compte en banque qu’ils s’isolent du tout-venant, mais aussi par l’éducation, la structure familiale, la santé ou l’espérance de vie, et même par l’implication dans la vie sociale et communautaire. Le fossé économique n’est que le symptôme le plus visible du creusement des inégalités de classe.

À première vue, le succès électoral de M. Donald Trump au sein des classes populaires blanches pouvait surprendre, compte tenu de la fortune du magnat de l’immobilier. Mais ce n’est pas l’argent qui a compté, c’est son discours de classe. M. Trump a flatté la culture ouvrière, et c’est pour cela qu’on l’a aimé. Ses partisans ne sont pas hostiles aux milliardaires — au contraire, ils les admirent. Leurs ennemis, ce sont les figures en vue d’une élite moins opulente : journalistes, universitaires, technocrates, managers, bureaucrates, tous ceux dont la fonction, à tort ou à raison, évoque une vie d’honneurs et de faveurs à proximité d’un pouvoir exercé par d’autres.

Les griefs portés contre ma catégorie sociale ont beau s’exprimer dans l’outrance, ils ne sont pas sans fondements. Nous aimons à célébrer le libre-échange, le progrès technologique et l’immigration en sachant pertinemment que nous en sommes les principaux bénéficiaires. Équipés d’un « capital humain » de première classe, nous pouvons en toute quiétude nous épanouir dans l’économie mondialisée. Les quartiers résidentiels où nous vivons ont été conçus pour protéger nos biens et dissuader les moins chanceux que nous d’y prélever leur part. Le système des ordres professionnels et une politique migratoire axée sur l’exploitation d’une main-d’œuvre peu qualifiée nous mettent à l’abri de la compétition féroce qui fait rage sur le marché du travail. On aurait tort de s’étonner que les gens nous apprécient modérément.

Politiques et universitaires ne cachent pas leur inquiétude devant le manque de mobilité sociale aux États-Unis. De fait, les chances pour un enfant d’origine modeste d’accéder un jour à une condition plus favorable que celle de ses parents sont statistiquement peu encourageantes. Le plus frappant, cependant, c’est que la mobilité sociale n’est nulle part aussi faible que chez les plus riches. « Plutôt que de trappe à pauvreté, il faudrait parler d’immobilisme à l’autre bout de l’échelle : une “trappe à richesse”, si vous voulez (3)  », écrit l’économiste Gary Solon. Le problème n’est pas seulement la séparation des classes, mais aussi leur perpétuation.

Nous veillons ainsi à monopoliser les emplois que nos positions nous permettent d’identifier et de préempter, sans excès de scrupules quant aux moyens de garder les « bons plans » en famille. Chaque fois que nous procurons à l’un des nôtres une place d’université, un stage en entreprise ou un poste quelconque, que ce soit par piston ou par transmission héréditaire, nous retirons un peu plus le tapis sous les pieds de ceux qui n’ont pas notre entregent.

En tant que classe, nous détenons un pouvoir inégalé. D’abord, parce que nous sommes des électeurs assidus, avec un taux de participation de presque 80 %. Ensuite, parce que notre aire d’influence excède largement les bureaux de vote. Nous sommes puissants, car nous possédons, selon la formule de Bertrand Russell, le « pouvoir de l’opinion ». Chacune ou presque des positions-clés dans les milieux qui orientent la vie publique est occupée par un membre des classes moyennes supérieures — dans les médias, à l’université, dans les sciences, la publicité, les instituts de sondage ou les arts. Autant de forteresses où nous consacrons une bonne partie de notre pouvoir à renforcer nos positions et nos attributs.

Dans son ouvrage sur l’histoire récente de l’Amérique blanche, le politiste Charles Murray appelle à un « grand sursaut civique » qui inciterait les classes moyennes supérieures à « regarder de près la manière dont elles vivent » et à « réfléchir aux moyens de changer » (4). L’auteur ne précise pas ce qu’au juste il attend d’elles, sinon qu’elles doivent prêcher la vertu et se montrer plus adultes dans leurs modes de consommation. « Je ne suis pas en train de suggérer qu’elles doivent sacrifier leurs intérêts personnels », prend-il soin de signaler. Et pourquoi pas ? Sacrifier nos intérêts — juste un peu, juste pour voir — ne serait pas nécessairement une mauvaise chose.

On devine sans peine pourquoi Murray nous témoigne autant de bienveillance. Après tout, c’est nous qui lisons ses livres et qui avons vocation à suivre ses conseils. Si vous souhaitez bâtir une force politique destinée à changer le pays, il n’est pas sage de vous attaquer à un électorat aussi tentaculaire que les classes moyennes supérieures. Mieux vaut prendre pour cible un groupe plus clairsemé ou qui n’a pas son mot à dire. C’est la raison pour laquelle les conservateurs accusent les pauvres et les immigrés de tous les maux, tandis que la gauche va répétant que c’est les 1 % de super-riches qui ruinent l’Amérique. Dans tous les cas, les classes moyennes supérieures gardent l’assurance de passer entre les gouttes. Or la crainte paralysante d’effaroucher cette force sociale lui permet de continuer à prospérer pendant que la majorité fait face à des difficultés croissantes. Admettre cette réalité est une première condition pour créer un climat politique propice à un changement réel.

-Richard V. Reeves-
Chercheur en économie à la Brookings Institution, auteur de Dream Hoarders, Brookings Institution Press, Washington, DC, 2017, dont ce texte est extrait.

(1) Plus de 90 % des allégements fiscaux réservés aux épargnants qui anticipent cette dépense profitent aux 25 % de ménages les plus riches du pays. Cf. « An analysis of section 529 college savings and prepaid tuition plans » (PDF), ministère des finances américain, 9 septembre 2009.

(2) Adam Levine, American Insecurity : Why Our Economic Fears Lead to Political Inaction, Princeton University Press, 2017.

(3) Gary Solon, « What we didn’t know about multigenerational mobility » (PDF), Ethos, no 14, Boston, février 2016.

(4) Charles Murray, Coming Apart : The State of White America, 1960-2010, Crown Forum, New York, 2012.


Source : Le Monde Diplomatique : Octobre 2017

mercredi 27 septembre 2017

Les cahiers de la Médecine utopique...







Ici aussi, nos gouvernants ne veulent pas savoir...


Les métiers du soin devraient être pensés dans la perspective des attentes et besoins de la population, ce qui exigerait une politique qui prenne en compte la santé dans toutes ses dimensions. Or, la restructuration profonde des lieux et modes d’exercice et la dégradation des conditions de travail des soignants posent plus que jamais la question du sens de leurs missions. Il en est de la santé comme de toute la sphère publique et privée : l’inversion des priorités, la suprématie de la marchandisation causent des dommages conséquents sur le vivre ensemble et la santé des personnes.

Qu’attendent les patients et quelles sont les aspirations professionnelles des soignants ?

Malgré la dégradation profonde des conditions de soins, il subsiste chez la plupart des soignants des valeurs positives comme la solidarité, la compétence, l’attention à l’autre, le respect, l’éthique. Comment faire pour que ces aspects soient revalorisés et surplombent l’idéologie budgétaire ? A l’hôpital, la segmentation des actes pratiqués, l’approche analytique comptable obligent à saucissonner les patients pour soigner leurs organes. Ces choix ont des effets collatéraux conséquents sur le contenu des soins ainsi que sur les priorités qui s’imposent, au grand dam des soignants comme des patients. Les médecins généralistes ne sont pas épargnés par ce changement de paradigme qui impose la segmentation des actes en lien avec leurs revenus.

Les soignants se sont laissé déposséder de l’essence du soin, ils se sont inclinés à leur corps défendant devant la rentabilité exigée qui a profondément dégradé leur propre estime de leur travail. Soigner se réduit alors à traiter.

Quels changements pourraient donner une place respectable et active à ceux qui souffrent ?

Les auteurs, soignants de différents lieux et métiers, montrent par la diversité de leurs approches et de leurs expériences comment ils font pour faire face à ce que la médecine traite désormais comme « quantité négligeable ». Certains soignants font preuve d’une inventivité remarquable pour répondre à une demande de soins très différente de celle pour laquelle ils ont été formés, qu’il s’agisse d’accompagner les migrants, victimes de situations de non droit, ou d’assurer le suivi des toxicomanes dont la conception des soins a radicalement changé avec les traitements de substitution.

Sauver les métiers de la santé (et préserver ceux qui les exercent) exige de remettre d’urgence le sens du soin sur le devant de la scène. Le repenser à partir des valeurs de solidarité permettrait aux soignants de retrouver le courage et le plaisir d’exercer, une « révolution » à laquelle il est urgent de s’atteler...


-Dr Didier Ménard-

jeudi 21 septembre 2017

Avant Fidel Castro....par Richard Gott



Conrado Massaguer. — « Visit Cuba », affiche éditée par l’office du tourisme cubain à destination des Américains, 1935



La révolution qui a balayé la dictature du colonel Fulgencio Batista en janvier 1959 n’était pas un accident. Si les guérilleros de Fidel Castro bataillaient depuis déjà presque deux ans dans la Sierra Maestra, cela faisait pas moins d’un siècle et demi que le peuple cubain donnait régulièrement des signes d’un mécontentement profond. Le pays était mûr pour le changement. Le régime despotique de Batista marquait les derniers soubresauts d’une culture politique façonnée après la guerre d’indépendance contre l’Espagne à la fin du XIXe siècle. Le succès de la guérilla castriste s’enracine dans les promesses trahies de cette guerre, qui avaient déjà conduit à une tentative avortée de soulèvement populaire en 1933.

Certes, la révolution de 1959 s’explique aussi par des causes plus immédiates. Si Batista a pu mener à bien son coup d’État en mars 1952, c’est en grande partie parce que les gouvernements civils et démocratiques qui l’avaient précédé au cours des années 1940 avaient perdu tout crédit. Incapables d’endiguer le phénomène du gangstérisme et de dissiper le climat de violence, de corruption et de scandale qui pesait sur les élites du pays, les responsables politiques n’opposèrent aucune résistance au coup de force de Batista. Ils boycottèrent les élections de 1954 et quittèrent piteusement la scène pour ne plus jamais y revenir. La place était libre pour une nouvelle génération d’hommes politiques, plus radicaux et non entachés par la corruption. L’attaque manquée de Castro contre la caserne de la Moncada en juillet 1953 donna le coup d’envoi d’une guérilla de cinq ans contre le règne sanglant de Batista et l’entrée du pays dans une nouvelle ère.

Conquise en 1898, l’indépendance fut confisquée sur-le-champ par les Etats-Unis, au prétexte d’aider les Cubains à se libérer du « joug espagnol »

L’indépendance de Cuba fut à la fois tardive et incomplète. Conquise en 1898, longtemps après celle de ses voisins d’Amérique latine, elle fut confisquée sur-le-champ par les États-Unis. Les Américains envahirent l’île au prétexte d’aider les Cubains dans les derniers moments de leur lutte contre l’Espagne — en réalité, pour les soumettre à leurs propres intérêts. Washington retira ses troupes quatre ans plus tard, mais pour mieux garder le territoire sous son contrôle. La base militaire américaine établie à Guantánamo en 1903 est toujours en service aujourd’hui. La mainmise économique et culturelle des États-Unis sur Cuba a duré plus d’un demi-siècle.

Répression implacable de toute révolte

Les États-Unis léguèrent aussi à leur protectorat une disposition légale intégrée à la nouvelle Constitution cubaine, l’amendement Platt (1), qui les autorisait à réoccuper l’île chaque fois qu’ils estimeraient leurs intérêts menacés. Aux termes de ce texte, Washington se réservait en effet le droit d’« intervenir pour la préservation de l’indépendance cubaine [et] le maintien d’un gouvernement qui assure la protection de la vie, de la propriété et des libertés individuelles ». Or, en ce début de XXe siècle, la « propriété » qu’il s’agit de protéger appartient essentiellement à des capitaux américains : plantations de canne à sucre et de tabac, mines et chemin de fer, électricité, eau et téléphone… L’ancienne colonie espagnole était à présent un terrain de jeu pour les États-Unis. L’amendement Platt permettait aussi aux gouvernements pro-américains de La Havane d’appeler Washington au secours chaque fois que l’opposition locale leur donnait du fil à retordre.

Au début du XXe siècle, nombre de vétérans de la guerre d’indépendance, en particulier parmi les Afro-Cubains, supportent mal de se voir dépouillés de leur victoire. Leur exaspération se nourrit du souvenir encore cuisant de l’esclavage, aboli en 1886 seulement. Mais les mouvements de révolte qui apparaissent sporadiquement se heurtent à une répression d’autant plus implacable que les autorités, grâce aux prix élevés du sucre et à l’assistance de Washington, disposent de moyens militaires considérables. En 1912, plusieurs milliers de rebelles noirs emmenés par Evaristo Estenoz, un ancien combattant de la guerre d’indépendance, sont massacrés par les troupes du président José Miguel Gomez et leurs renforts américains. Pour de longues années, le traumatisme de ce bain de sang maintiendra les Afro-Cubains à l’écart de la vie politique.

Lorsque les prix du sucre s’effondrent sous le choc de la récession mondiale à la fin des années 1920, les Cubains sont prêts à en découdre. Travailleurs et intellectuels ont créé des organisations qui ébranlent le statu quo en vigueur. En 1933, une grève générale entraîne la chute du dictateur Gerardo Machado, le « Mussolini tropical », contraint de s’enfuir aux Bahamas. Mais les gouvernements qui lui succèdent se révèlent instables, et dominés par un personnel politique qui ne cessera de se disputer le pouvoir tout au long des années 1940 : Ramón Grau San Martín, Antonio Guiteras, Eduardo Chibás et Batista.

En septembre 1933, des dirigeants étudiants apportent leur soutien à un coup d’État militaire orchestré par un jeune sergent métis, Fulgencio Batista. Leur groupe se proclame révolutionnaire et porte au pouvoir un gouvernement dirigé par Grau San Martín, le futur fondateur du Parti révolutionnaire cubain authentique (PRCA), qui sera élu président en 1944. Pour l’heure, l’expérience échoue et Grau quitte le pouvoir au bout de quatre mois.

En 1933, un jeune sergent métis prend le pouvoir lors d’un coup d’Etat soutenu par les étudiants. Son nom : Fulgencio Batista

La figure alors en pointe au sein de la gauche cubaine est un porte-parole étudiant du nom de Guiteras. Il vient de fonder Jeune Cuba (Joven Cuba), un mouvement qui milite pour la réforme agraire et l’industrialisation de l’île. Lorsque en 1935 éclate une grève générale, incitant le pouvoir à décréter la loi martiale et à fermer les syndicats et les universités, Guiteras juge le moment venu de passer à la lutte armée. S’ensuit une répression féroce, émaillée de tortures et d’assassinats. Guiteras lui-même y perdra la vie.

Dans ce chaos social et politique, c’est le chef d’état-major Batista qui va tirer son épingle du jeu. Le sergent jouit de la confiance de l’ambassadeur américain, Sumner Welles. Un nouveau traité américano-cubain abaisse les barrières douanières pour le sucre et le tabac, tandis que Washington consolide son emprise sur la base de Guantánamo en échange de la suppression de l’humiliant amendement Platt. Batista, qui officiait naguère comme dactylographe dans les forces armées, n’est dépourvu ni de flair politique ni d’éloquence. Il parvient rapidement à rassembler sous sa bannière plusieurs secteurs de la société. Exerçant les vrais pouvoirs à l’ombre des présidents fantoches qui se succèdent jusqu’à la fin des années 1930, il parraine une série de grands projets d’inspiration progressiste administrés par l’armée, parmi lesquels une réforme agraire, une refonte de l’éducation et des programmes de santé et de logements sociaux. Une politique facilitée par la reprise économique mondiale et l’apaisement des tensions internes.

Des communistes aux côtés de Batista…

Soucieux d’afficher sa rupture avec les partis corrompus qui ont accaparé le pays après l’indépendance, Batista se tourne vers le Parti communiste de Cuba, fondé en 1920 — Castro fera de même quelques années plus tard. Tactiquement, c’est un choix judicieux, car les communistes constituent une force bien organisée et solidement implantée dans les mouvements de travailleurs et la population noire. Leur soutien renforce la stabilité du pouvoir de Batista. Élu chef de l’État en 1940, celui-ci s’acquitte de sa dette en nommant plusieurs communistes au gouvernement. La nouvelle Constitution adoptée cette année-là, avec le soutien de tous les partis politiques, surprend aujourd’hui encore par sa tonalité progressiste.

Sous la présidence de Batista, Cuba traverse sans encombres la période de la seconde guerre mondiale, en tirant profit du boom économique généré par l’envol des prix du sucre. Batista échoue néanmoins à se rendre populaire. Battu aux élections de 1944, il rend le pouvoir à son rival Grau, le président du PRCA. Le nouveau gouvernement rouvre les vannes de la corruption et réoriente à droite la politique du pays, malgré la vive opposition d’un autre rescapé de l’insurrection de 1933, le charismatique Chibás. Fondateur en 1947 du Parti du peuple cubain (émanation du Parti authentique), appelé également « orthodoxe », Chibás mène campagne contre le gangstérisme d’État. Il se présente à l’élection présidentielle de 1948, mais se retrouve défait par un dirigeant des « authentiques », Carlos Prío Socorrás.

Les huit années du règne du PRCA se caractérisent par une relative prospérité liée au boom du sucre, mais aussi par une corruption omniprésente qui attise les violences. Désespéré, Chibás décide d’en finir de manière spectaculaire : alors qu’il est en train de parler au micro de l’émission radiophonique qu’il anime chaque semaine, il se tire une balle dans l’abdomen. Avec lui disparaît tout espoir d’une transformation politique par la voie électorale. Castro, admirateur de Chibás et des « orthodoxes », fait partie de ces jeunes loups de la politique contraints de se trouver d’autres portes de sortie.

À nouveau, le sort de Cuba oscille au gré des marchés internationaux du sucre. Lorsque le déclin des cours s’amorce au début des années 1950, Batista saisit sa chance pour un retour en force. Mais le coup d’État qui le réinstalle au pouvoir en 1952 ne met pas un frein à la corruption. Au contraire : Batista traite à présent avec les groupes mafieux américains qui contrôlent les grands hôtels et les casinos de La Havane. Pour les touristes, venus pour la plupart des États-Unis, Cuba est devenue le paradis du jeu et de la débauche. Dans cette atmosphère de déliquescence coloniale, l’exemple austère des barbudos de Castro, repliés dans la Sierra Maestra depuis leur débarquement en décembre 1956, exerce une attraction grandissante. Il permet aux factions rivales de la gauche cubaine d’apaiser leurs querelles et de se rassembler dans un mouvement fédérateur qui irrigue toutes les couches de la société.

Aucune attirance pour le marxisme

Si la population acclame la victoire de la guérilla, c’est parce que celle-ci annonce une nouvelle ère ardemment attendue depuis un demi-siècle. Les premières décisions de Castro en matière de politique sociale confortent la popularité et la stabilité de son régime. Les prix du logement et de l’électri-cité sont subventionnés, les grandes fortunes expropriées, et leurs terres redistribuées aux paysans. Prenant exemple sur son prédécesseur des années 1930, Castro se rapproche du Parti communiste, tenu en suspicion pour son soutien passé à Batista, mais qui reste la seule organisation immergée au sein des travailleurs et de la population noire. Cette convergence imprévue avec les communistes et leur base afro-cubaine — le « commandant en chef » n’avait montré jusque-là aucune attirance parti-culière pour le marxisme — conduit le gouvernement à lancer une campagne de lutte contre le racisme, ancré de longue date dans une société dominée par les élites blanches. Les clubs autrefois réservés aux Blancs doivent mettre fin à la discrimination, sous peine de fermeture. La population noire, politiquement effacée depuis 1912, rejoint en masse les rangs de la révolution.

Consternés par ces bouleversements, nombre de Blancs aisés déguerpissent aux États-Unis, avec la certitude que Washington ne tardera pas à remettre de l’ordre dans son protectorat, ainsi qu’il l’a fait à diverses reprises par le passé. Leur déception sera immense. En avril 1961, quand une brigade d’exilés cubains débarque dans la baie des Cochons et tente d’envahir l’île avec l’appui des bombardiers américains, Castro trouve derrière lui un pays uni et bien résolu à défendre les premiers acquis de la révolution.

Richard Gott
Historien. Auteur, entre autres, de Cuba : A New History, Yale University Press, New Haven (Connecticut), 2004.


(1) Adopté par le Congrès américain le 2 mars 1901, l’amendement Platt octroyait deux bases militaires aux États-Unis, leur donnait le droit d’intervenir sur l’île et interdisait au gouvernement cubain de signer tout traité qui affecterait son indépendance ainsi que de contracter des dettes publiques. Il sera abrogé en 1934.


Source : Le Monde Diplomatique

mardi 19 septembre 2017

Vive l'indocilité...!








Ce monde va de travers, à tel point que lui désobéir devrait être une urgence partagée et brûlante. Dans cet essai intempestif, Frédéric Gros réinterroge les racines de l'obéissance politique. Conformisme social, soumission économique, respect des autorités, consentement républicain ? C'est en repérant les styles d'obéissance qu'on se donne les moyens d'étudier, d'inventer, de provoquer de nouvelles formes de désobéissance : la dissidence civique, la transgression lyrique...
Rien ne doit aller de soi : ni les certitudes apprises, ni les conventions sociales, ni les injustices économiques, ni les convictions morales. La pensée philosophique, en même temps qu'elle nous enjoint de ne jamais céder aux évidences et aux généralités, nous fait retrouver le sens de la responsabilité politique. A l'heure où les décisions des experts se présentent comme le résultat de statistiques glacées et de calculs anonymes, désobéir devient une affirmation d'humanité.
Philosopher, c'est désobéir. Ce livre en appelle à la démocratie critique et à la résistance éthique





" Car les lois de l'économie et les décrets de Dieu se ressemblent , flottant dans cette transcendance qui les fait se confondre, propageant une inéluctabilité qui « s'impose » à tous sans exception, comme le temps qu'il fait et la mort qui viendra. " [Extrait]





"Que voulez-vous, c'est bien malheureux, mais enfin les chiffres sont les chiffres, et on ne va pas contre la réalité des chiffres.» [...] Quelle réalité ? Pas celle, étouffée, des solidarités interindividuelles, du sens élémentaire de la justice, de l'idéal de partage. Pas l'épaisseur des réalités humaines, que les dirigeants - les «responsables» comme on dit, par ironie sans doute - dans un mélange d'indifférence et de calcul, oublient dissimulent, cachent à eux-mêmes derrière l'écran de leurs statistiques imprimées sur du papier brillant "[Extrait]


Ancien élève de l'Ecole normale supérieure, Frédéric Gros est professeur à Sciences Po Paris de pensée politique. Il est notamment l'auteur de Etats de violence (2006), Marcher, une philosophie (2009), Le Principe Sécurité (2012), ainsi que d'un roman, Possédées (2016) ; il est aussi l'éditeur de Michel Foucault dans la Pléiade.