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mardi 18 avril 2017

Comprendre le malheur français....Marcel Gauchet au chevet de l'Europe néolibérale







Dans le brouillard qui envahit les citoyens français à la veille des élections présidentielles, ce livre de Marcel Gauchet apporte une lumière bienvenue sur la tempête qui se prépare...



Publié l'an dernier, aujourd'hui disponible en édition de poche, Comprendre le malheur français est un livre clair et synthétique dans lequel l'illustre historien analyse avec perspicacité les bouleversements des dernières décennies et les resitue dans l'Histoire longue.

Marcel Gauchet part du constat que les Français seraient dans l'ensemble plus pessimistes que quiconque sur l'avenir de leur pays. Sans doute mais ils ont des raisons à cela. En premier lieu le fait que leurs élites ont tourné le dos à la nation et à ce qui a fait sa singularité au cours des siècles : sa capacité à développer des solutions originales et performantes, transposables à l'univers entier.

« Les Français n'ont jamais vécu leur manière d'être comme une exception, mais bien plutôt comme quelque chose destiné à s'universaliser. Le sentiment français n'a jamais été celui du village gaulois assiégé par les Romains. Ce que les Français ont toujours ressenti, c'est l'idée d'une singularité bonne, donc susceptible d'être désirée hors de France, d'être universalisée. (...) Les gens savent bien que le monde a changé, mais leur rêve serait que nous restions ce que nous sommes en devenant modernes. »

Rien à voir avec la nostalgie de la puissance perdue. « La France ne sera jamais plus une grande puissance, c'est entendu, et il n'y a effectivement rien à regretter de ce côté-là. Toutefois, elle [pourrait] encore avoir son mot à dire, modestement, dans une invention moderne qui est loin d'être terminée. »

Mais ce n'est pas le chemin qu'elle prend car ses élites ont délibérément choisi de s'aligner sur les modèles étrangers sans d'ailleurs mesurer leur enracinement historique et culturel, qui les rend difficilement transposables. Par exemple, « l'idée qu'il y aurait un modèle allemand dont les autres devraient s'inspirer est une plaisanterie ! Sa force est dans sa singularité. On ne crée pas à volonté une société industrielle de type allemand. »

Ces élites se sont aussi détournées de leur propre langue au profit du globish. « Au lieu d'une langue universelle, nous n'avons plus qu'un patois local. Pour être barman dans une station touristique, il faut savoir l'anglais ! » L'historien déplore aussi leur trahison républicaine : « La partie la plus active de l'élite intellectuelle se met à cultiver une image noire du passé français. Comme s'il y avait eu une réactivation de l'imaginaire révolutionnaire où le passé républicain se met à faire figure d'Ancien Régime ! »

Fin de l'exception européenne

Le désarroi français s'est manifesté avec éclat en 1992, avec le référendum sur le traité de Maastricht, validé d'extrême justesse. C'est qu'avec ce traité, la construction européenne a changé de nature et, de coopérative (Airbus, Arianespace, Schengen, Erasmus), s'est faite directive.

Marcel Gauchet, rédacteur en chef de la revue Le Débat« Le fait qu'à tout moment, dans quantité de métiers, une directive européenne soit introduite pour obliger à faire autrement qu'auparavant aboutit à écraser les uns et les autres sous des contraintes ubuesques. » Le philosophe donne en exemple une directive qui a mis fin à la profession d'infirmier psychiatrique, une spécificité française tout à fait appréciée, au profit d'une catégorie unique d'infirmier. « Comme si soigner un cancéreux en phase terminale et un schizophrène au long cours c'était la même chose ! »

« Alors que les gens avaient le sentiment d'avoir fait de considérables progrès dans toute une série de domaines, voilà que ces progrès semblent frappés de nullité par une insertion aussi incontrôlable qu'irréversible dans un monde extérieur qui les lamine. Avec au premier chef, l'injonction quotidienne et universelle de faire de l'argent à court terme. »

L'intuition de Marcel Gauchet rejoint nos propres observations : la civilisation européenne a tiré sa grandeur des qualités propres à chacune de ses composantes et à leur émulation. Tout le contraire de l'homogénéisation programmée par le traité de Maastricht. Au XVe siècle, les Portugais se sont lancés sur les mers avant que les Espagnols, puis les Hollandais et les Anglais ne viennent les concurrencer. Les Hollandais ont inventé le capitalisme, les Anglais la démocratie, les Français les droits de l'homme et du citoyen, les Allemands la science etc. Et le monde entier a pu profiter de ces différents apports.

L'émulation entre les nations européennes leur a été bien plus profitable qu'elle ne leur a coûté en guerres, si on fait la comparaison avec par exemple l'empire chinois, périodiquement ravagé par des guerres civiles plus meurtrières que les derniers conflits européens ! Toute la question est de savoir si cette diversité qui a fait notre richesse sera laminée par la rage normalisatrice de Bruxelles, comme la diversité chinoise l'a été par le Premier Empereur...

L'Europe, laboratoire du néolibéralisme

Marcel Gauchet voit l'origine de ce basculement dans l'émergence de l'idéologie néolibérale aux États-Unis, dans les années 1970.

Cette idéologie fait de l'économie l'alpha et l'oméga de la vie publique. Avec le triomphe de la démocratie et de la paix universelles, les États n'ont plus d'autre mission que de garantir l'épanouissement personnel des individus et la liberté des flux de personnes, de marchandises et de capitaux. « Tout le monde est persuadé, désormais, au sein des partis de gouvernement, que c'est l'économie qui commande, qu'il faut la laisser faire, et que le politique n'est là que pour encadrer sans diriger. » Et pour que les entreprises puissent croître et prospérer, il faut faire pleine confiance à leurs actionnaires, nécessairement intéressés à leur prospérité...

On s'apercevra très vite des limites de cette idéologie :

D'une part, note l'historien, le néolibéralisme conduit à une excroissance monstrueuse de l'État : il doit en effet réglementer, contrôler et judiciariser à n'en plus finir les rapports entre les individus livrés à eux-mêmes.

D'autre part, les actionnaires révèlent des intérêts à court terme opposés aux intérêts à long terme des entreprises, de leurs cadres et de leur salariés : soucieux de valoriser au plus vite leur mise, ils vendent les entreprises à la découpe et délocalisent les usines à tout va. La désindustrialisation et la perte de savoir-faire d'une bonne partie de l'Europe et des États-Unis sont le fruit amer de cette erreur de jugement.

Les États-Unis ont néanmoins toujours manifesté des réserves à l'égard du néolibéralisme. En 2009, quand le constructeur automobile General Motors s'est trouvé au bord du dépôt de bilan, le gouvernement américain l'a nationalisé sans état d'âme, et en 2016, l'élection de Donald Trump a signifié la fin de l'utopie néolibérale et de l'ouverture tous azimuts.

Curieusement, c'est en Europe, que le néolibéralisme a trouvé sa terre d'élection, en lien avec la déchristianisation du Vieux Continent selon Marcel Gauchet. L'historien est célèbre pour avoir défini le christianisme comme « la religion de la sortie de la religion », qui mène à la sécularisation de la société (Le Désenchantement du monde, 1985). Il observe que les États-Unis demeurent fortement structurés par la religion et la politique ; rien de tel par contre en Europe où l'affaiblissement des institutions tant religieuses que syndicales et politiques a rendu la société perméable à la nouvelle idéologie de l'individu-roi, défini par ses droits et ses intérêts.

« L'Europe devient tout autre chose que ce pour quoi elle a été conçue au départ, elle se transforme en laboratoire de la réalisation de l'utopie néolibérale dans son intégralité. Ce que les États-Unis, par exemple, ne permettent en aucun cas, en dépit de leur libéralisme constitutif à l'intérieur, parce qu'ils demeurent une nation et même aujourd'hui la nation par excellence, où le poids du politique, sous l'aspect du rayonnement américain, de la responsabilité extérieure, de l'ambition stratégique, est au cœur de la vie collective. » 

Le résultat est sans appel pour Marcel Gauchet : « La construction européenne telle qu'elle existe aujourd'hui est un échec. De plus, c'est un échec français, au sens où c'est l'échec d'un projet spécialement voulu par les Français, donc spécialement dur à reconnaître et digérer pour la France. (...)
Sur le plan économique, l'avantage compétitif de l'industrie allemande en matière de biens d'équipement est l'arbre qui cache la forêt. La monnaie unique et le libre-échange ne sont sûrement pas les instruments qui permettront à l'Europe de se tailler une place enviable dans l'économie mondiale de demain. (...)
Politiquement, le constat du déficit démocratique est devenu un lieu commun, ce qui ne veut pas dire que l'on s'emploie à le corriger. »

L'historien, comme nous, ne craint pas de faire un parallèle entre l'URSS marxiste-léniniste et l'Europe néolibérale à quelques nuances près. « Le discours sur l'Europe est toujours incantatoire ; il ne porte pas sur la réalité... (...) S'ajoute à cela le fait que l'Europe est la chose des élites. Le communisme, même si l'idée a été partagée par une partie des élites, a d'abord été l'objet des masses. (...)
Du côté des populations, joue une argumentation négative, rarement formulée comme telle mais d'une puissance considérable : la construction européenne est loin d'être une merveille, mais on ne peut pas en sortir. (...)
L'estime de soi, de la part des Français d'aujourd'hui, est tombée à un niveau tellement bas qu'ils pensent que nous ne pourrions pas nous débrouiller par nos propres moyens. Les Suisses en sont capables, les Norvégiens ou les Islandais aussi, mais pas nous ! Ce pays, dans les profondeurs, n'a plus confiance en lui. »

Englués dans l'impasse d'une Europe néolibérale, les réformateurs de bonne volonté ont motif de désespérer : « Il ne suffit pas de proposer des réformes, si pertinentes soient-elles. Il faut commencer par les rendre possibles en faisant sauter le verrou qui les promet à l'échec. »

Mais une sortie par le haut est encore possible comme veut le croire Marcel Gauchet : « il nous faut une nuit du 4 août de la nomenklatura française. (...) Le propos n'est pas de sortir de l'Europe, il est de la repenser de fond en comble, sur la base d'un bilan froid de ses acquis et de ses impasses. Celles-ci sont tous les jours sur le devant de la scène, les européistes grand teint concèdent eux-mêmes désormais qu'il y a sans doute pas mal de choses à revoir. À quand le moment d'en tirer les conséquences ? La France a été à l'origine du projet européen, l'Union européenne n'aurait plus de sens sans elle, et elle n'y pèse plus rien. Est-elle devenue incapable de reformuler un programme qui a dégénéré, au lieu de subir honteusement le joug de bureaucrates aberrants et de juges égarés ? »




Marcel Gauchet




Article de Joseph Savès sur Herodote.net

samedi 25 mars 2017

Les Tchouques contre les Tchiches....par Bertolt Brecht







Écrit en exil en 1936, « Têtes rondes et Têtes pointues », de Bertolt Brecht, met en scène un pays imaginaire où la population se divise en deux « races » : les Tchouques, qui ont des têtes rondes, et les Tchiches, à la tête pointue. Plongé dans une grave crise économique, l’État de Yahoo doit également affronter une révolte paysanne (la Faucille). Dans cette scène, le vice-roi et son conseiller Missena réfléchissent à des solutions pour sortir de l’impasse.


MISSENA

Seigneur, c’est l’abondance qui nous tue.
Ce beau pays Yahoo vit en effet du blé,
Mais il peut en mourir : et c’est ce qui se passe.
Abondance de biens peut nuire, et c’est le cas.
Nos champs ont tant produit que la récolte étouffe
Ceux qu’elle devrait nourrir. Les prix ont tant baissé
Qu’ils ne couvrent plus les frais de transport.
Et la moisson ne paye pas les moissonneurs.
La récolte était bonne, mais pas pour les hommes.
L’abondance a causé la misère. Les fermiers
Ont refusé de payer leurs fermages. L’État
A tremblé sur ses bases. Les grands propriétaires
Demandent à grands cris que l’État intervienne
Pour faire rentrer leurs fermages, dont chacun brandit
Le bail. Et les fermiers du Sud se réunissent
Sous un drapeau frappé d’une grande faucille :
C’est l’emblème de la révolte paysanne.
Et notre État s’effondre.

Le vice-roi soupire. (…)

MISSENA

Il nous faudrait quelqu’un qui avant tout commence
Par mater les fermiers ; tant que cette Faucille
Existe, pas de guerre. Elle a beau ne compter
Que de mauvais payeurs, une vraie pègre,
Il faut dire pourtant que petits commerçants,
Fonctionnaires, artisans — bref, la classe moyenne —
Pensent que les fermiers ne peuvent plus payer.
On est pour la propriété, mais on hésite
À passer sur le corps des affamés.
Voilà pourquoi cette révolte des fermiers
Ne peut être vaincue que par un homme neuf,
Uniquement soucieux du salut de l’État,

Désintéressé, ou du moins passant pour tel. Il n’en existe qu’un…

LE VICE-ROI, avec mauvaise humeur

Dis-le donc : Ibérine.

MISSENA

Il est lui-même issu de la classe moyenne,
Il n’est ni fermier, ni propriétaire ;
Sans être vraiment pauvre, il n’est pas riche.
Aussi est-il hostile à toute lutte
Entre classes pauvres et classes riches.
Il dit que pauvres comme riches sont cupides,
Qu’ils sont coupables d’un matérialisme vil.
Il veut l’austérité et il veut la justice.
Pour les riches et pour les pauvres. Car, à ses yeux,

Notre déclin est d’abord un déclin moral.

LE VICE-ROI

Moral, vraiment. Et ça ?

Il fait le geste de payer.

MISSENA

... N’est qu’une conséquence.

LE VICE-ROI

Fort bien. Mais ce déclin moral, lui, d’où vient-il ?

MISSENA

C’est justement cela sa grande découverte. C’est l’œuf de Colomb de notre Ibérine !

LE VICE-ROI

Comment ?

MISSENA

Ce déclin selon lui est un monstre à deux pattes.

LE VICE-ROI

Comment ?

MISSENA

Oui, à deux pattes. Car Ibérine sait bien
Que, peu versé dans l’abstraction, le peuple cherche,
Au fond de sa misère et de son impatience
À mettre sur ses maux un nom et un visage,
La figure connue d’une bête à deux pattes,
Ayant bouche et oreille, et qu’on puisse croiser

Tous les jours dans la rue.

LE VICE-ROI

Et ton homme a trouvé

Cette bête à deux pattes ?

MISSENA

Parfaitement.

LE VICE-ROI

Et ce bipède, ça n’est pas nous ?

MISSENA

Pas du tout.
Sa découverte est que, dans ce pays Yahoo,
Les habitants sont de deux races différentes
Que l’on distingue même à la forme du crâne.
Les uns l’ont rond et les autres pointu.
Or, chacun de ces crânes a sa mentalité :
Le crâne rond révèle la rondeur,
L’honnêteté et la droiture ; le crâne en pointe
Ne peut cacher qu’un esprit fourbe et finassier,
Calculant tout et ne songeant qu’à vous tromper.
La race à tête ronde, Ibérine prétend
Qu’elle est enracinée depuis la nuit des temps
Dans la glèbe de ce terroir. Son sang est pur,
Et c’est la race tchouque.
L’autre, qu’on reconnaît à sa tête pointue,
Est apatride et s’est introduite au Yahoo
En parasite ; elle a nom race tchiche.
Eh bien, c’est l’esprit tchiche, à en croire Ibérine,
Qui est cause de tous nos maux dans ce pays.

Voilà, seigneur, la découverte d’Ibérine.

LE VICE-ROI

C’est très amusant ! Mais où veut-il en venir ?

MISSENA

Il remplace la lutte entre riches et pauvres

Par le combat du peuple tchouque contre les Tchiches.

LE VICE-ROI

Hm... ça n’est pas bête. Qu’en penses-tu ?

MISSENA

Son objectif est la justice,
Pour les pauvres et pour les riches.
Il se réserve de sévir contre les riches

En cas d’abus : « Les abus sont le fait des Tchiches. »

LE VICE-ROI

Les abus sont le fait des Tchiches... Et les fermages ?

MISSENA

Il en parle très peu, ou bien en termes vagues.
Mais il est partisan de la propriété.

Qui est une « vertu ancestrale des Tchouques ».

Le vice-roi sourit. Missena sourit également.

LE VICE-ROI

Cet homme est excellent ! Les abus, c’est les Tchiches ;

Mais l’usufruit, c’est tchouque. Qui est-ce qui le soutient ?

MISSENA

Ce sont surtout les gens issus des classes moyennes,
Petits commerçants, artisans, fonctionnaires,
Les gens un peu instruits et très désargentés,
Les petits rentiers. Bref, la classe moyenne pauvre.
C’est parmi eux que se recrute sa phalange,
Et l’on dit — entre nous — qu’elle est très bien armée.

Si quelqu’un peut briser la Faucille, c’est lui.


Têtes rondes et Têtes pointues, L’Arche, coll. « Scène ouverte », Paris, 2011. Traduit de l’allemand par Ruth Orthmann et Eloi Recoing.


Bertolt Brecht


Source : Le Monde Diplomatique.

Rien n’empêche le mépris de classe...






Il fut un temps où, malgré la dureté de leurs conditions de vie, les mineurs, les sidérurgistes ou les cheminots britanniques étaient fiers d’appartenir à la classe ouvrière. Mais l’affaiblissement des syndicats et la précarisation du travail ont érodé cette identité sociale, que les médias se permettent désormais de tourner en ridicule.


Qui n’a pas déjà vécu une telle situation ? Vous êtes avec un groupe d’amis plus ou moins proches et l’un d’eux dit quelque chose qui vous choque, une plaisanterie ou un commentaire désinvolte de mauvais goût. Mais le plus dérangeant, ce n’est pas tant la remarque en elle-même que l’absence de surprise chez les autres. Vous regardez autour de vous, en vain : pas l’ombre d’une inquiétude ni l’amorce d’une grimace.


Cela m’est arrivé lors d’un dîner chez un ami qui habite un quartier londonien en pleine gentrification. Tandis que le cheese-cake au cassis était méticuleusement découpé, la conversation avait dérivé vers le sujet du moment : la crise du crédit. Soudain, l’un des invités a tenté de détendre l’atmosphère en lançant une plaisanterie : « Dommage que Woolworths (1) ferme. Les “chavs” ne sauront plus où faire leurs courses de Noël. »

Cet ami n’était pas du genre à se considérer comme enclin aux préjugés. Comme lui, les autres invités étaient instruits et ouverts d’esprit. Plusieurs groupes ethniques étaient représentés, il y avait à peu près autant d’hommes que de femmes, et pas seulement des hétérosexuels. Tous se seraient offusqués si on les avait traités de snobs. Et si quelqu’un avait prononcé un terme scandaleux comme « pakpak » (2) ou « pédé », on l’aurait mis dehors.

Pourtant, personne n’a bronché en entendant cette raillerie sur les chavs, les « prolos » qui feraient leurs courses à Woolworths. Bien au contraire : tout le monde a ri. Je suppose que peu d’entre eux connaissaient l’origine de ce terme péjoratif, qui vient du romani chavi (« enfant »). Ils ne faisaient probablement pas partie des cent mille lecteurs de The Little Book of Chavs (3), une œuvre éclairée qui décrit les chavs comme le « sous-prolétariat paysan en pleine croissance ». S’ils l’avaient feuilleté dans une librairie, ils auraient appris que les chavs sont souvent caissiers dans les supermarchés, vendeurs, agents de nettoyage dans les fast-foods. Sans connaître le sens précis du terme, tout le monde savait néanmoins que la saillie visait les classes populaires. « Dommage que Woolworths ferme, les affreuses classes populaires ne sauront plus où faire leurs courses de Noël », aurait pu dire notre invité.

Pourtant, ce n’est pas le contenu de la plaisanterie qui m’a le plus décontenancé, mais la personnalité de son auteur et de son public. Tout le monde autour de cette table exerçait une profession libérale ou intellectuelle, bien payée et reconnue. Qu’ils l’admettent ou non, ils devaient en grande partie leur réussite à leur milieu : tous ont grandi dans des familles de classe moyenne, et pour beaucoup dans des banlieues cossues ; certains ont effectué leur scolarité dans des écoles privées hors de prix avant de poursuivre leurs études dans des universités comme Oxford, la London School of Economics ou Bristol —des établissements presque fermés aux classes populaires. J’assistais en fait à un phénomène vieux comme le monde : des riches qui se moquent des pauvres.

Je me suis alors demandé comment le dénigrement des classes populaires avait pu devenir si accepté. Des comédiens multimillionnaires ayant étudié dans le privé se déguisent en chavs pour nous distraire dans des séries populaires comme Little Britain. Les journaux britanniques traquent les histoires sordides sur la « vie parmi les “chavs” », puis les présentent comme si elles étaient représentatives du quotidien de ces communautés. Des sites Internet comme ChavScum permettent au mépris de classe de s’exprimer en toute liberté. À croire que les pauvres sont le seul groupe de la société dont on peut dire à peu près tout et n’importe quoi.

La haine de classe fait désormais partie intégrante de la culture britannique moderne. Derrière ce phénomène se cache la volonté de noircir la réalité des couches populaires. Depuis que le travailliste John Prescott l’a prononcée en 1997, la phrase « Nous faisons tous partie de la classe moyenne » est devenue un lieu commun. Il y a quelques années, le journaliste Simon Heffer expliquait par exemple : « Ce qu’on appelle la classe populaire respectable a presque disparu. Ce que les sociologues appelaient la “working class” [celle des travailleurs] ne travaille plus du tout, mais vit aux dépens de l’État-providence  (4). » La noble classe ouvrière aurait laissé place selon lui à un « sous-prolétariat sauvage ». Telle est la vision de la société de ce journaliste conservateur très en vue : une gentille classe moyenne d’un côté ; des déchets irrécupérables, « une frange de la classe populaire dépourvue d’ambition et même d’aspirations », de l’autre. Et rien entre les deux.

Cette division ne reflète guère la structure réelle de la société, mais comment Simon Heffer pourrait-il le savoir ? Les journalistes de son espèce n’ont que peu de contact — si ce n’est aucun — avec les personnes qu’ils dénigrent. Heffer vient de la classe moyenne, vit à la campagne et envoie ses enfants au très huppé collège d’Eton. « Je ne sais pas grand-chose du sous-prolétariat », a-t-il même confessé un jour, sans que cela l’empêche de s’acharner sur les Britanniques pauvres.


Car quoi de plus commode pour les classes dominantes que de diaboliser les gens du bas de l’échelle pour justifier les inégalités de la société ? Après tout, il pourrait sembler choquant que, sur la base d’un accident de naissance, certains s’élèvent jusqu’au sommet tandis que d’autres restent coincés tout en bas : mieux vaut donc présenter la réussite comme la conséquence du mérite, et l’échec comme le résultat d’un manque de capacité…

Mais le problème va au-delà de la seule justification des inégalités. La diabolisation des plus pauvres trouve son origine dans une guerre des classes très britannique. L’ascension au pouvoir de Margaret Thatcher en 1979 marque le début d’une attaque généralisée contre le monde ouvrier. À partir des années 1980, le gouvernement démantèle ses principales institutions, comme les syndicats ou le système des logements sociaux ; il détruit ses industries et ses mines, brise certains de ses fiefs, balaye ses valeurs, comme la solidarité et les aspirations collectives, au profit d’un individualisme farouche. Privée de pouvoir et désormais incapable d’être fière de son identité, la classe ouvrière fait depuis l’objet de railleries répétées et sert de bouc émissaire. Son éviction de la scène médiatique et politique contribue à l’enracinement des idées reçues.

« Les pauvres ont un quotient intellectuel moyen inférieur à celui des riches »


Si les dirigeants politiques d’autrefois, en particulier les travaillistes, parlaient d’améliorer les conditions de vie des prolétaires, le consensus actuel consiste à vouloir échapper aux classes populaires, tous les discours politiques convergeant vers l’idée d’agrandir la classe moyenne. Les problèmes sociaux tels que la pauvreté et le chômage étaient auparavant perçus comme des injustices que l’on imputait aux failles du capitalisme et que l’on essayait au moins de résoudre. L’élite politique et médiatique présente désormais ces mêmes difficultés comme les conséquences d’un comportement personnel, de carences individuelles, voire de choix délibérés. Dans sa forme la plus extrême, cette logique a donné lieu à un nouveau darwinisme social. Le psychiatre évolutionniste Bruce Charlton considère par exemple que « les pauvres ont un quotient intellectuel moyen inférieur à celui des riches (...) et par conséquent, en comparaison avec les cadres et professions intellectuelles supérieures, un beaucoup plus petit pourcentage de personnes issues de la classe populaire pourra remplir les critères de sélection des universités les plus cotées (5) ».

La caricature des chavs est bien partie pour être au cœur de la politique britannique dans les années à venir. Prenons le cas de M. Jeremy Hunt, ministre conservateur de la santé depuis 2012, dont la fortune est estimée à 4,1 millions de livres sterling (4,8 millions d’euros). Pour justifier la réduction des aides sociales, il a sommé les bénéficiaires de longue date de « prendre leurs responsabilités » et de réduire leur taux de fécondité, ajoutant que l’État ne financerait plus les familles nombreuses qui ne travaillent pas. En réalité, seules 3,4 % des familles qui perçoivent ces aides depuis longtemps ont quatre enfants ou plus. Mais, loin de chercher une quelconque adéquation au réel, M. Hunt préfère recycler un vieux préjugé sur les pauvres qui se reproduiraient sans frein, sur la mère célibataire rustaude qui pompe le maximum d’allocations en faisant une ribambelle d’enfants. Comme notre invité au dîner mondain, il n’affiche que dédain pour les plus vulnérables du pays.


Owen Jones :

Journaliste. Auteur de Chavs. The Demonization of the Working Class, Verso, Londres et New York, 2011, dont ce texte est extrait.

(1) Enseigne de distribution grand public, dont la branche britannique a fermé en 2009.

(2) Appellation péjorative pour désigner la communauté pakistanaise.

(3) Lee Bok, The Little Book of Chavs. The Branded Guide to Britain’s New Elite, Crombie Jardine Publishing, Bath, 2004.

(4) Simon Heffer, « We pay to have an underclass », The Daily Telegraph, Londres, 29 août 2007.

(5) Cité dans Emily Pykett, « Working classes are less intelligent, says evolution expert », The Scotsman, Édimbourg, 22 mai 2008.

Source : Le Monde Diplomatique


mercredi 1 mars 2017

Les vieux habits de l’homme neuf...Emmanuel Macron, la finance et le pouvoir




Michel Herreria. — « L’Os de la parole », 2009




Ce 17 mars 2015, l’agenda de M. Emmanuel Macron s’annonce chargé. À 7 h 45, la revue Politique internationale attend le ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique pour un petit déjeuner-débat. Au menu : exposé face à un aréopage de patrons, de diplomates et de responsables politiques. Une heure plus tard, direction Bercy. Le ministre participe à l’ouverture d’une conférence sur les dispositifs publics de soutien à l’exportation, où se mêlent hauts fonctionnaires et dirigeants du privé, avant de s’entretenir avec les sénateurs socialistes au sujet de la loi pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques.

Vers 13 h 15, il retrouve les convives du Cercle Turgot pour un déjeuner-débat. Le président en exercice de ce think tank, M. François Pérol, patron du groupe Banque populaire - Caisse d’épargne (BPCE), l’accueille : « Bienvenue, Emmanuel. Tu arrives juste du Sénat. Y a-t-il trop d’articles à ton projet de loi ? Comme on disait en d’autres temps, trop de notes s’agissant de la musique de Mozart ? » Pareil hommage tient en partie de l’autocélébration, tant la carrière de M. Macron ressemble à celle de M. Pérol : fils de médecin, énarque, passé par l’inspection des finances, par la banque Rothschild et par les services de l’Élysée. Le ministre a vite fait d’emballer financiers, journalistes et autres cadres, qui l’intronisent membre d’honneur de leur cercle. Après les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, M. Macron s’attarde pour un long entretien avec M. Pierre Gattaz, président du Mouvement des entreprises de France (Medef). Puis, Saint-Patrick oblige, il reçoit M. Richard Bruton, son homologue irlandais.

Une succession d’apparitions brèves dans les sphères du pouvoir, avec la volonté de faire forte impression à défaut de laisser une empreinte profonde : ce 17 mars 2015 résume à bien des égards la trajectoire du candidat à l’élection présidentielle française.

Il se rêvait normalien, il atterrit à Sciences Po. Là, l’historien François Dosse le présente en 1999 au philosophe Paul Ricœur, qui cherche une petite main pour achever le manuscrit de La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli (1). Cette collaboration ouvre à l’étudiant les portes d’Esprit, revue intellectuelle française proche de la « deuxième gauche » qui soutint par exemple le plan de réforme de la Sécurité sociale du premier ministre Alain Juppé en 1995. Il y théorise sa conception de l’exercice du pouvoir : « Le discours comme l’action politique ne peuvent plus s’inscrire dans un programme qu’on proposerait au vote et qu’on appliquerait durant les cinq années du mandat (2).  » Au politique, il faudrait, selon lui, un horizon plutôt qu’un catalogue de mesures. C’est auprès de piliers de la « deuxième gauche » qu’il trouve l’idéologie donnant sens à son engagement.

Sous le fouet de la sainte concurrence

Énarque stagiaire dans l’Oise à l’automne 2002, M. Macron se lie d’amitié avec Henry Hermand. Enrichi dans l’immobilier commercial, l’homme d’affaires (décédé en 2016) a été l’une des figures tutélaires et nourricières d’une gauche chrétienne et « anti » : anticommuniste, anticolonialiste et antijacobine (3). Puis, en 2007, le chef de l’inspection des finances, M. Jean-Pierre Jouyet, débauché par M. Nicolas Sarkozy pour le secrétariat d’État chargé des affaires européennes, présente ce jeune homme prometteur à M. Jacques Attali.


L’ancien conseiller de François Mitterrand, qui préside la commission pour la libération de la croissance, le nomme rapporteur général adjoint. On discerne en sourdine dans le document final cette volonté de dépasser des clivages ordinaires que le candidat vocifère désormais sur toutes les estrades. « Ceci n’est ni un rapport, ni une étude, mais un mode d’emploi pour des réformes urgentes et fondatrices. Il n’est ni partisan ni bipartisan : il est non partisan. » Les « non-partisans » de la commission pourfendent « la rente (...) triomphante : dans les fortunes foncières, dans la collusion des privilégiés, dans le recrutement des élites » (4) et défendent un projet de société fondé sur la concurrence et la déréglementation.

Ces esprits inspirés ne se contentent pas de recommander la réorientation massive de l’épargne des Français vers les marchés d’actions six mois avant l’effondrement financier de 2008. La mise en concurrence généralisée revient à opposer entre elles des fractions des classes populaires : fonctionnaires et salariés du privé, artisans taxis contre chauffeurs Uber. Une telle vision du monde sied bien à un fringant inspecteur des finances qui, outre le comité de rédaction d’Esprit, qu’il intègre, fréquente des cénacles sociaux-libéraux et partisans de la construction européenne telle qu’elle se fait, comme En temps réel ou les Gracques. Le premier se présente comme un « lieu de rencontre entre acteurs publics et privés soucieux de confronter leurs expériences et analyses, (…) dédié à la construction de puissantes bases intellectuelles d’un agenda réformiste ». Le second proclame que le marché « est le moyen de remettre en cause les situations acquises, les privilèges et les rentes ».

La rente sociale de M. Macron, elle, reste à l’abri des grands vents de la « modernité ». En 2008, M. Xavier Fontanet, alors président d’Essilor, M. Serge Weinberg, ancien conseiller de M. Laurent Fabius, président du fonds Weinberg Capital Partners, M. Jean-Michel Darrois, avocat d’affaires, et M. Alain Minc — le seul à ne pas avoir été membre de la commission Attali — le recommandent auprès de la banque Rothschild. Son ascension y sera fulgurante, grâce à un marché conclu en 2012 pour le compte de Nestlé, dont le président, M. Peter Brabeck-Letmathe, avait participé à ladite commission.


M. Attali a présenté M. Macron à M. François Hollande en 2010, lorsque celui-ci ne dirigeait plus le Parti socialiste (PS) et que M. Dominique Strauss-Kahn ou Mme Martine Aubry semblaient assurés de jouer les premiers rôles aux primaires de 2011. Le jeune trentenaire coordonne pour le futur président le travail d’économistes comme Philippe Aghion (encore un membre de la commission Attali). Après la victoire de 2012, M. Attali et M. Jouyet — revenu de son aventure sarkozyste et à nouveau intime de M. Hollande — appuient sa candidature au poste de secrétaire général adjoint de l’Élysée, chargé des questions économiques.

En 2014, c’est encore M. Jouyet qui, en sa qualité de secrétaire général de l’Élysée, annonce la nomination de son protégé au ministère de l’économie. « C’est quand même exaltant, à cet âge-là, d’avoir en charge l’économie, les entreprises, l’industrie, tout ça, lui explique-t-il au téléphone juste après l’annonce du remaniement. Tu te rends compte, le numérique, tout ce que j’aurais aimé faire ! Je pensais, quand même, à l’inspection des finances, être le maître, maintenant, c’est toi qui vas être le maître (5).  » Le nom du jeune prodige sera vite associé à une loi qui promeut le bus plutôt que le train, à l’ouverture dominicale des commerces et au travail de nuit. Il assouplit les règles des licenciements collectifs et hâte la privatisation de la gestion d’aéroports régionaux.


À ce stade d’une trajectoire de météore, on distingue déjà l’épure d’un style : être introduit dans une institution de pouvoir par un influent pygmalion, n’y passer que le temps nécessaire à la constitution d’un dense réseau de relations, puis recommencer à un poste d’un prestige supérieur. M. Macron ne restera pas plus longtemps à Bercy qu’à l’inspection des finances, chez Rothschild ou au secrétariat de la présidence : moins de trois ans. Quand il lance à 38 ans, en avril 2016, son mouvement En marche !, il mobilise les contacts accumulés à chaque étape de sa carrière.

À Sciences Po, où il enseigna à sa sortie de l’École nationale d’administration (ENA), M. Macron se lie d’amitié avec M. Laurent Bigorgne. C’est à l’adresse privée de ce dernier qu’il domiciliera En marche ! Fin 2010, M. Bigorgne devient directeur général de l’Institut Montaigne. Du très libéral institut, le candidat débauchera Mme Françoise Holder, codirectrice du groupe du même nom (boulangeries Paul et pâtisseries Ladurée), et recourra un temps aux services de l’agence de communication, Little Wing. Il ne boude pas pour autant les think tanks de l’autre bord politique : il est proche de M. Thierry Pech, ancien cadre de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et directeur général de la fondation Terra Nova, proche du Parti socialiste.

D’anciens membres de la commission Attali se mettent aussi « en marche ». L’essayiste Erik Orsenna était au premier rang pour le lancement du mouvement à la Mutualité (La Tribune, 31 août 2016). La rapporteuse de la commission, Mme Josseline de Clausade, passée du Conseil d’État à la direction du groupe Casino, M. Jean Kaspar, ancien secrétaire général de la CFDT désormais consultant en stratégies sociales, M. Darrois ainsi que M. Stéphane Boujnah, président d’Euronext, la société qui gère les Bourses d’Amsterdam, Bruxelles, Lisbonne et Paris, ont fait le déplacement pour le premier grand meeting de campagne, le 10 décembre 2016, à la porte de Versailles. C’est d’ailleurs M. Boujnah, ancien « DSK boy », vice-président d’En temps réel, qui aurait présenté à M. Macron l’homme qui désormais lève des fonds pour sa campagne présidentielle : M. Christian Dargnat. Cet ancien patron de la gestion d’actifs de BNP Paribas et du Crédit agricole a également présidé le comité « Monnaies et système monétaire international » du Medef de 2010 à 2013. Le patron du cabinet de conseil Accenture, M. Pierre Nanterme, autre ancien de la commission Attali et de la direction du Medef — sous la présidence de Mme Laurence Parisot —, a déclaré avoir versé 7 500 euros (le plafond autorisé) à En marche ! (Les Échos, 27 janvier 2017).

Côté syndical, outre M. Kaspar, la connexion macronienne se nomme Pierre Ferracci. L’homme a transformé le cabinet d’expertise Secafi, proche de la Confédération générale du travail (CGT), en un groupe spécialisé dans le conseil aux syndicats, aux représentants du personnel et aux directions d’entreprise, le groupe Alpha. Son fils Marc et sa belle-fille Sophie occupent une place importante dans la garde rapprochée du candidat. Témoin de mariage du couple Macron, le premier est professeur d’économie, chercheur associé à la chaire « Sécurisation des parcours professionnels » que cofinancent à Sciences Po le groupe Alpha, la société de travail intérimaire Randstad, Pôle emploi et le ministère du travail. Avocate d’affaires, la seconde fut cheffe de cabinet du ministre à Bercy avant d’intégrer son équipe de campagne.

D’autres anciens membres du cabinet ministériel ont rallié En marche ! Son directeur (6), M. Alexis Kohler, qui a rejoint la direction financière du deuxième armateur mondial, MSC, continue de conseiller M. Macron, quand son adjoint, M. Julien Denormandie, se consacre à temps plein à la campagne. Tous deux sont passés par le cabinet de M. Pierre Moscovici, aujourd’hui commissaire européen.

Le conseiller chargé de la communication et des affaires stratégiques de M. Macron à Bercy, M. Ismaël Emelien, fait appel à des entreprises spécialisées dans la collecte et l’analyse de données de masse afin de caler l’« offre » politique sur les desiderata des électeurs (Le Monde, 19 décembre 2016). Le porte-parole d’En marche !, M. Benjamin Griveaux, ne faisait pas partie de son cabinet ministériel, mais il cumule les propriétés de ses jeunes membres : surdiplômé — École des hautes études commerciales (HEC) de Paris, Sciences Po —, formé au sein de la droite du PS (auprès de MM. Strauss-Kahn et Moscovici), passé par un cabinet ministériel (celui de Mme Marisol Touraine). En outre, il a exercé des mandats électoraux (à Chalon-sur-Saône et dans le département de Saône-et-Loire), tout comme le secrétaire général d’En marche !, le député et conseiller régional du Finistère Richard Ferrand, ancien directeur général des Mutuelles de Bretagne.

Héritier de la noblesse d’État

Ainsi l’homme qui se présente comme neuf, sans passé et sans attache incarne-t-il, tant personnellement que par son entourage, l’héritage cumulé de la noblesse d’État (Bercy), de l’expertise et de la haute finance : le noyau du « système », en somme, que sanctionne son appartenance au club Le Siècle.

Trente ans après que M. Hollande, M. Jouyet et quelques autres caciques socialistes ont proclamé que « la gauche bouge (7)  », la vieille garde et les Jeunes-Turcs de M. Macron rejouent l’éternelle histoire du modernisme : un homme situé au-dessus des partis qui agrège les bonnes volontés, les compétences techniques et les méthodes dernier cri pour piloter le pays. Dès lors, l’essentiel n’est pas d’avoir un programme. C’est de rassembler, de la droite de la gauche (par exemple M. Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon, connu pour sa sollicitude envers la hiérarchie catholique) à la gauche de la droite (comme la députée européenne Sylvie Goulard, auteure de l’inénarrable L’Europe pour les nuls).


C’est surtout de pouvoir compter sur l’appui d’individus influents, tel M. Jean Pisani-Ferry, ancien commissaire général à la stratégie et à la prospective, et sur les nombreux experts qu’il draine dans son sillage. Cet ancien conseiller de M. Strauss-Kahn et de M. Jouyet sait pourtant l’inconvénient d’un tel positionnement. Peu après le « Brexit », il constatait : « Nous sommes les experts, ceux que 52 % des Britanniques détestent » (Le Figaro, 4 juillet 2016). Il faudra à M. Macron beaucoup de charisme pour maintenir l’illusion qu’il appartient à l’autre camp. Lui suffira-t-il de croiser le mythe pompidolien du banquier lettré sachant conduire les affaires avec le fantasme giscardien du jeune homme progressiste ?


François Denord & Paul Lagneau-Ymonet

Sociologues. Auteurs de l’ouvrage Le Concert des puissants, Raisons d’agir, Paris, 2016.

[Source : Le Monde Diplomatique]


(1) Marc Endeweld, L’Ambigu Monsieur Macron, Flammarion, Paris, 2015.

(2) Emmanuel Macron, « Les labyrinthes du politique. Que peut-on attendre pour 2012 et après ? », Esprit, Paris, mars-avril 2011.

(3) Vincent Duclert, « La deuxième gauche », dans Jean-Jacques Becker et Gilles Candar (sous la dir. de), Histoire des gauches en France, vol. 2, XXe siècle : à l’épreuve de l’histoire, La Découverte, Paris, 2004.

(4) Commission pour la libération de la croissance française présidée par Jacques Attali, 300 décisions pour changer la France, XO Éditions - La Documentation française, Paris, 2008.

(5) Yves Jeuland, À l’Élysée, un temps de président, documentaire diffusé sur France 3 le 28 septembre 2015.

(6) Les rôles de directeur et de chef de cabinet ne se confondent pas, le second assumant plutôt des fonctions d’organisation.


(7) Jean-François Trans (pseudonyme collectif), La gauche bouge, Jean-Claude Lattès, Paris, 1985.




Le Châtelain et la Châtelaine....par Alain Garrigou



Alan Kingsbury. — « Everything’s Perfect Darling » 



"Si nous faisions la part de nos faveurs, le comte aurait nos voix, la comtesse nos cœurs », disait une brochure électorale du comte Joseph Dominique Aldebert de Chambrun, en Lozère, sous le Second Empire (1). L’essor de la démocratie parlementaire au XIXe siècle n’a pas convaincu les nobles d’abandonner la politique. Ces anciennes élites, souvent monarchistes, s’employèrent à être élues sous la république. Elles habitaient le château familial, plus ou moins constamment, et prétendaient avoir une légitimité naturelle à représenter les gens de leur pays. L’attachement de populations locales et rurales aux notables faisait de leur élection la « ratification de l’autorité sociale évidente (2)  », non sans qu’ils dépensent et se dépensent pour la communauté : gérer la mairie, accomplir les formalités administratives d’une population souvent illettrée, tenir un compte pour les pauvres chez les commerçants, pourvoir aux œuvres de bienfaisance de la paroisse.

Dans l’ombre de ces grands élus, l’épouse aidait. La baronne de Mackau assistait ainsi son mari, l’un des chefs du parti conservateur : « C’est elle qui demeure continuellement à Vimer en l’absence de son époux parti vers la capitale, ou en visite dans l’arrondissement. Elle ouvre son courrier, y répond parfois, le tient informé de ses démarches, de celles de ses agents comme de celles de ses concurrents. En son nom, elle reçoit les visiteurs électeurs venus quémander un service. Il n’est pas jusqu’à la discussion du contenu des circulaires électorales du baron ou de la tactique à suivre dans le pays qui n’implique encore son engagement, elle qui se trouve exclue du corps électoral (3).  » Il est vrai que la division sexuelle du travail politique était souvent plus inégale, la châtelaine secondant son mari dans les tâches de représentation et se consacrant aux bonnes œuvres. La comtesse de Pange, Pauline de Broglie, fille du duc de Broglie, se souvenait ainsi du partage parental de l’action politique : « Sans avoir l’air d’y toucher, mon père soignait sa popularité avec des largesses discrètes. Ma mère se chargeait de la distribution dans tout l’arrondissement de vêtements, de layettes, de bons de pain et de viande. Les distributions avaient lieu par l’intermédiaire du curé (4). »

La discrétion s’imposait, mais pas au point de commander d’être invisible. Il fallait que la bienfaisance contribue à la popularité de l’époux et donc à son élection, comme s’y employait la comtesse de Chambrun en Lozère. L’association conjugale s’imposait si bien dans l’entreprise politique que de riches élus bourgeois imitaient ce modèle. Les notables payaient de leur poche ces largesses intéressées sans en avoir l’air. Si quelques maris, probablement, y voyaient un bon moyen d’occuper leur épouse avec les pauvres, les enfants, les bonnes sœurs et le curé, la division sexuelle du travail était aussi nécessaire pour dissocier la générosité de l’intérêt. L’entreprise notabiliaire montrait l’exemple des vertus familiales et de l’altruisme. Cette économie enchantée du dévouement se maintint tant que les fortunes le permirent. Et tant que le droit ne donna pas à ces largesses le parfum de la corruption.

Les choses ont beaucoup changé : les femmes ont le droit de vote et sont éligibles, la charité privée a disparu — trop coûteuse, mal acceptée et faible — quand le clientélisme se nourrit de ressources publiques. Mais les épouses d’hommes politiques sont toujours mises à contribution, plus ou moins selon les couples, pour accompagner l’élu dans les manifestations officielles ou mondaines, pour jouer les intermédiaires, transmettre les doléances, voire ouvrir le courrier. À bien des égards, les anciennes châtelaines auraient pu se reconnaître dans le tableau que M. François Fillon dresse des activités de son épouse : « le courrier, l’agenda, la préparation des interventions dans la Sarthe et la représentation de l’élu lors d’événements locaux » (conférence de presse du 6 février 2017). Et même au-delà, si l’on en croit Gala : « Elle participe aussi bien à la vie religieuse de la paroisse qu’aux événements culturels tels que le Festival de musique baroque (5).  » À une différence près, toutefois : les épouses d’autrefois n’étaient pas rémunérées.

M. Fillon s’apparente étrangement à ces anciens châtelains, jusqu’à avoir acheté le manoir de Beaucé, dans la commune de Solesmes, dans la Sarthe, un département de vieille tradition notabiliaire, et même à avoir mis des terres en métayage. Quoi de plus naturel qu’un professionnel de la politique — tellement professionnel qu’il n’a jamais eu d’autre activité — fasciné par l’honorabilité des anciens châtelains ? Évidemment, un train de vie de noble coûte cher, comme beaucoup de propriétaires l’ont éprouvé au point de renoncer aux vieilles demeures familiales. Des nouveaux riches ont souvent pris leur place avant de passer la main à leur tour, sauvant ainsi une partie du patrimoine national. Il est toujours étonnant de constater l’hommage des nouveaux riches aux anciennes aristocraties, dont ils singent tant bien que mal les mœurs en voulant « vivre noblement ». Bien sûr, même déclaré au fisc pour le prix d’un appartement parisien, un manoir coûte cher. Au point que, dans le cas du vainqueur de la primaire de droite pour l’élection présidentielle, rien ne semblait avoir été négligé pour faire entrer l’argent sur les comptes en banque familiaux : emploi de l’épouse, emploi des enfants, activité de consultant…

Quand la baronne de Mackau renonça à s’occuper des affaires de son mari, le baron embaucha un secrétaire. M. Fillon, lui, a rémunéré son épouse comme assistante parlementaire, la généreuse République ayant institué cette fonction en 1975. À la suite d’une enquête que certains jugent trop opportune pour être honnête et dont d’autres estiment au contraire qu’elle advient bien tard, la justice s’intéresse à une activité suspectée d’être fictive. Fictive, elle l’est peut-être au regard des normes du travail d’assistant parlementaire. Considérée sous l’angle conjugal, il en va différemment. M. Fillon a d’ailleurs évité de qualifier son épouse d’assistante pour lui préférer le terme de « collaboratrice ». En l’occurrence, exactement la situation d’épouse de notable.

Certains de ses prédécesseurs faisaient valoir qu’ils n’avaient pas besoin de l’indemnité législative, contrairement à ces parvenus qui vivaient de la politique, pauvrement d’ailleurs, l’indemnité instituée en mars 1849 étant d’abord fixée à 25 francs par jour de session (à comparer aux 5 francs des ouvriers les mieux payés) avant que les députés ne s’augmentent, non sans créer la polémique, en 1906 (6). Et quand les parlementaires républicains, forts de leur supériorité numérique et appauvris par la dévaluation progressive du franc, entreprirent de relever l’indemnité législative, l’Hémicycle fut transformé en une arène où gratuité et rémunération s’opposaient dans une querelle de principes. Une bataille dépassée : partout dans le monde, les élus nationaux sont rémunérés. Il est même interdit de renoncer aux indemnités politiques — sauf, de façon significative, aux États-Unis, où un milliardaire comme le président Donald Trump s’accorde un dollar par an. La démocratie implique de permettre aux plus pauvres l’accès aux fonctions électives, ou du moins de ne pas le réserver aux plus riches. Tâche difficile, le profil actuel des parlementaires le signale assez. Encore fallait-il trouver un niveau décent. Une question importante pour un statut de l’élu souvent évoqué et jamais élaboré.

Au temps de la politique professionnelle, le bénévolat de l’action publique n’est plus de mise. Même pour une châtelaine qui consacre l’essentiel de son temps à s’occuper de ses enfants et de sa maison. Quitte à vivre de la politique, autant en vivre bien, ajoutent en actes, mais pas en paroles, quelques professionnels. Mais mieux vaut alors ne pas jouer sur tous les tableaux, par exemple en dispensant des leçons de vertu, comme un élu est souvent tenté de le faire. Quelle légitimité aurait celui qui vit en châtelain, notamment grâce à l’argent public, à prétendre imposer des sacrifices aux électeurs si, en toute opacité, il a associé sa vie politique au souci de s’enrichir ? L’obsession de la réussite matérielle de notre temps a manifestement inversé le mouvement de rupture avec un passé où il n’était pas possible d’envisager l’exercice du pouvoir sans être riche. À moins qu’en salariant leur femme au foyer, les élus ne se positionnent en pionniers du revenu universel, ce qu’ils ont cependant omis d’inclure dans leur programme.


Alain Garrigou

Professeur de science politique à l’université Paris Nanterre, auteur de La Politique en France de 1940 à nos jours, La Découverte, coll. « Grands repères », Paris, 2017.


(1) Yves Pourcher, Les Maîtres de granit. Les notables de Lozère du XVIIIe siècle à nos jours, Olivier Orban, Paris, 1987.

(2) André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest, Imprimerie nationale, Paris, 1995 (1re éd. : 1913).

(3) Éric Phélippeau, L’Invention de l’homme politique moderne. Mackau, l’Orne et la République, Belin, Paris, 2002.

(4) Comtesse Pauline de Pange, Comment j’ai vu 1900, Grasset, Paris, 1999 (1re éd. : 1962).

(5) Biographie de Mme Penelope Fillon sur www.gala.fr

(6) Cf. « Vivre de la politique. Les “quinze mille”, le mandat et le métier », Politix, vol. 5, no 20, Louvain-la-Neuve, 1992.


Source : Le Monde Diplomatique








samedi 11 février 2017

CE DONT NOUS AVONS (VRAIMENT) BESOIN...




Jung-Yeon Min. — « Rendez-moi la lune », 2015Jung-Yeon Min — Galerie Maria Lund, Paris


Le génie du capitalisme d’après-guerre aura consisté à réorienter la volonté de changement vers l’insatiable désir de consommer. Ce modèle trouve à présent sa limite dans l’épuisement des ressources naturelles. Pour imaginer un mode de vie à la fois satisfaisant et durable, récuser l’empire de la marchandise ne suffit pas. Il faut d’abord réfléchir à ce qui nous est indispensable.
                                                  - par Razmig Keucheyan - 


La transition écologique suppose de faire des choix de consommation. Mais sur quelle base ? Comment distinguer les besoins légitimes, qui pourront être satisfaits dans la société future, des besoins égoïstes et déraisonnables, qu’il faudra renoncer à assouvir ? C’est la question qu’aborde le Manifeste négaWatt, l’un des ouvrages d’écologie politique les plus stimulants parus récemment, rédigé par des spécialistes de l’énergie (1). Un négaWatt, c’est une unité d’énergie économisée — « néga » pour négatif. Grâce aux énergies renouvelables, à l’isolation du bâti ou au raccourcissement des circuits économiques, il est possible, selon les auteurs, de mettre sur pied un système économique qui soit écologiquement viable à l’échelle d’un pays, et même au-delà. À technologie constante, notre société renferme d’importants « gisements de négaWatts ».

Le consumérisme ambiant ne saurait perdurer, car il accroît en permanence les flux de matières premières et la consommation d’énergie. Ses effets aliénants sur les personnes ne sont de surcroît plus à démontrer. Une société « négaWatt » est une société de la sobriété où des possibilités de consommation sont délibérément écartées car considérées comme néfastes. Mais sur quels critères ?


Pour répondre à cette question, les auteurs du Manifeste distinguent les besoins humains authentiques, légitimes, qu’il faudra donc continuer à satisfaire, et les besoins artificiels, illégitimes, dont il faudra se défaire. Le premier groupe comprend ceux qu’ils qualifient de «vitaux», « essentiels », « indispensables », « utiles » et « convenables ». Le second, ceux qu’ils jugent « accessoires », « futiles », « extravagants », « inacceptables », « égoïstes ».

Dès lors, deux problèmes apparaissent. D’abord, comment définir un besoin « essentiel » ? Qu’est-ce qui le distingue d’un besoin « accessoire » ou « inacceptable » ? Et ensuite, qui décide? Quels mécanismes ou institutions conféreront une légitimité au choix de satisfaire tel besoin plutôt que tel autre ? Le Manifeste négaWatt ne dit rien à ce propos.


Pour répondre à ces questions, il est bon de se tourner vers deux penseurs critiques et pionniers de l’écologie politique, André Gorz et Ágnes Heller. Dans les années 1960 et 1970, ils ont développé une théorie des besoins sophistiquée et d’une grande actualité (2). L’un comme l’autre ont abordé ces questions à partir d’une réflexion sur l’aliénation, laquelle peut se mesurer à l’aune de besoins authentiques. En effet, on est aliéné par rapport à un état idéal auquel on cherche à revenir, ou que l’on cherche à atteindre enfin. La notion désigne le processus par lequel le capitalisme suscite des besoins artificiels qui nous éloignent de cet état. En plus d’être aliénants, la plupart de ces besoins sont écologiquement irréalistes.

Qu’est-ce qu’un besoin « authentique » ? On pense bien sûr aux exigences dont dépendent la survie ou le bien-être de l’organisme : manger, boire ou se protéger du froid, par exemple. Dans les pays du Sud, et même du Nord, certains de ces besoins élémentaires ne sont pas satisfaits. D’autres, qui l’étaient autrefois, le sont de moins en moins. Jusqu’à récemment, respirer un air non pollué allait de soi ; c’est devenu difficile dans les mégapoles contemporaines. Il en va de même pour le sommeil. Aujourd’hui, la pollution lumineuse rend l’endormissement difficile pour nombre de personnes, l’omniprésence de la lumière dans les villes retardant la synthèse de la mélatonine (surnommée « hormone du sommeil »). Dans certains pays, la lutte contre la pollution lumineuse a suscité l’émergence de mouvements sociaux revendiquant un « droit à l’obscurité » et appelant à la création de « parcs aux étoiles » non pollués par la lumière artificielle (3).

L’exemple de la pollution sonore parle également à nombre de citadins. On consacre des volumes croissants d’argent à l’isolation des logements, afin de satisfaire un besoin — le silence — autrefois gratuit. Ces dépenses nouvelles sont susceptibles de peser à la baisse sur le taux de profit, mais elles offrent simultanément des sources d’enrichissement, par exemple pour les entreprises spécialisées dans l’insonorisation.


Tous les besoins « authentiques » ne sont pas d’ordre biologique. Aimer et être aimé, se cultiver, faire preuve d’autonomie et de créativité manuelle et intellectuelle, prendre part à la vie de la cité, contempler la nature... Sur le plan physiologique, on peut certainement faire sans. Mais ces besoins sont consubstantiels à la définition d’une vie humaine digne d’être vécue. André Gorz les appelle « besoins qualitatifs » ; Ágnes Heller, « besoins radicaux ».

Les besoins qualitatifs ou radicaux reposent sur un paradoxe. En même temps qu’il exploite et aliène, le capitalisme génère à la longue un certain bien-être matériel pour des secteurs importants de la population. Il libère de ce fait les individus de l’obligation de lutter au quotidien pour assurer leur survie. De nouvelles aspirations, qualitatives, prennent alors de l’importance. Mais, à mesure qu’il monte en puissance, le capitalisme empêche leur pleine réalisation. La division du travail enferme l’individu dans des fonctions et des compétences étroites tout au long de sa vie, lui interdisant de développer librement la gamme des facultés humaines. De même, le consumérisme ensevelit les besoins authentiques sous des besoins factices. L’achat d’une marchandise satisfait rarement un vrai manque. Il procure une satisfaction momentanée ; puis le désir que la marchandise avait elle-même créé se redéploie vers une autre vitrine.

Constitutifs de notre être, les besoins authentiques ne peuvent trouver leur satisfaction dans le régime économique actuel. C’est pourquoi ils sont le ferment de bien des mouvements d’émancipation. « Le besoin est révolutionnaire en germe », dit André Gorz (4). La quête de son assouvissement conduit tôt ou tard les individus à soumettre le système à la critique.


Les besoins qualitatifs évoluent historiquement. Voyager, par exemple, permet à l’individu de se cultiver et de s’ouvrir à l’altérité. Jusqu’au milieu du XXe siècle, seules les élites voyageaient. Désormais, la pratique se démocratise. On pourrait définir le progrès social par l’apparition de besoins toujours plus enrichissants et sophistiqués, et accessibles au plus nombre.

Mais des aspects néfastes apparaissent parfois en cours de route. Si le transport en avion proposé par les compagnies à bas coût contribue à rendre le voyage accessible aux classes populaires, il émet aussi une énorme quantité de gaz à effet de serre, et il détruit les équilibres des zones où les touristes se rendent en masse pour voir... d’autres touristes en train de regarder ce qu’il y a à voir. Voyager est devenu un besoin authentique ; il faudra pourtant inventer de nouvelles formes de se déplacer, adaptées au monde de demain.


Si le progrès social induit parfois des effets pervers, des besoins à l’origine néfastes peuvent, à l’inverse, devenir viables avec le temps. Aujourd’hui, la possession d’un smartphone relève d’un besoin égoïste. Ces téléphones contiennent des « minerais de sang » — tungstène, tantale, étain et or notamment -, dont l’extraction occasionne des conflits armés et des pollutions graves. Ce n’est pourtant pas l’appareil lui-même qui est en question. Si un smartphone « équitable » voit le jour — le « fairphone » semble en être une préfiguration (5) -, il n’y a pas de raison pour que cet objet soit banni des sociétés futures. D’autant plus qu’il a donné lieu à des formes de sociabilité nouvelles, à travers l’accès continu aux réseaux sociaux, ou à travers l’appareil photographique qu’il intègre. Qu’il encourage le narcissisme ou génère des névroses chez ses utilisateurs n’est sans doute pas inévitable. En ce sens, on ne peut exclure que le smartphone, à travers certains de ses usages, se transforme progressivement en besoin qualitatif, comme le voyage avant lui.

Selon André Gorz, la société capitaliste a pour devise : « Ce qui est bon pour tous ne vaut rien. Tu ne seras respectable que si tu as “mieux” que les autres (6). » On peut lui opposer une devise écologiste : « Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. » Aux yeux de Gorz, un besoin qualitatif a ceci de particulier qu’il ne donne pas prise à la « distinction ».


En régime capitaliste, la consommation revêt en effet une dimension ostentatoire. Acheter le dernier modèle de voiture revient à exhiber un statut social (réel ou supposé). Un beau jour, cependant, ce modèle passe de mode et son pouvoir distinctif s’effondre, provoquant le besoin d’un autre achat. Cette fuite en avant inhérente à l’économie de marché contraint les entreprises qui se concurrencent entre elles à produire des marchandises toujours nouvelles.

Comment rompre avec cette logique de distinction productiviste ? Par exemple, en allongeant la durée de vie des objets. Une pétition lancée par les Amis de la Terre exige que l’on fasse passer la garantie des marchandises de deux ans — une obligation inscrite dans le droit européen — à dix ans (7). Plus de 80 % des objets sous garantie sont réparés ; or ce pourcentage tombe à moins de 40 % une fois l’échéance passée. Moralité : plus la garantie est longue, plus les objets durent ; et plus la quantité de marchandises vendues et donc produites diminue, limitant par la même occasion les logiques de distinction, qui reposent souvent sur l’effet de nouveauté. La garantie, c’est la lutte des classes appliquée à la durée de vie des objets.

Qui détermine le caractère légitime ou non d’un besoin ? Un risque apparaît ici, qu’Ágnes Heller appelle la « dictature sur les besoins (8)  », comme celle qui prévalut en URSS. Si une bureaucratie d’experts autoproclamés décide de ce que sont les besoins « authentiques », et par conséquent les choix de production et de consommation, ceux-ci ont peu de chances d’être judicieux et légitimes. Pour que la population accepte la transition écologique, il faut que les décisions qui la sous-tendent emportent l’adhésion. Établir une liste de besoins authentiques n’a rien d’évident et suppose une délibération collective continue. Il s’agit donc de mettre en place un mécanisme qui vienne d’en bas, d’où émane démocratiquement une identification des besoins raisonnables.

Difficile d’imaginer ce que pourrait être un tel mécanisme. En esquisser les contours constitue une tâche brûlante de notre temps, dont dépend la construction d’une société juste et viable. La puissance publique a certainement un rôle à jouer, par exemple en taxant les besoins futiles pour démocratiser les besoins authentiques, en régulant les choix des consommateurs. Mais encore faut-il convaincre de la futilité de nombreux besoins ; et, pour cela, il faut un dispositif situé au plus près des individus. Il s’agit d’extraire le consommateur de son tête-à-tête avec la marchandise et de réorienter la libido consumandi vers d’autres désirs.


La transition écologique nous incite à fonder une démocratie directe, plus délibérative que représentative. L’adaptation des sociétés à la crise environnementale suppose de réorganiser de fond en comble la vie quotidienne des populations. Or cela ne se fera pas sans les mobiliser, sans s’appuyer sur leurs savoirs et leurs savoir-faire, et sans transformer dans un même mouvement les subjectivités consuméristes. C’est donc à une nouvelle « critique de la vie quotidienne » qu’il faut parvenir ; une critique élaborée collectivement.


-Razmig Keucheyan-

Professeur de sociologie. Auteur de La nature est un champ de bataille, Zones, Paris, 2014.

NOTES : 

(1) Association NégaWatt, Manifeste NégaWatt. En route pour la transition énergétique !, Actes Sud, coll. « Babel Essai », Arles, 2015 (1(re) éd. : 2012).

(2) André Gorz, Stratégie ouvrière et néocapitalisme, Seuil, Paris, 1964, et Ágnes Heller, La Théorie des besoins chez Marx, 10 / 18, Paris, 1978.

(3) Cf. Marc Lettau, « Face à la pollution lumineuse en Suisse, les adeptes de l’obscurité réagissent », Revue suisse, Berne, octobre 2016.

(4) André Gorz, La Morale de l’histoire, Seuil, Paris, 1959.

(5) Lire Emmanuel Raoul, « Peut-on fabriquer un téléphone équitable ? », Le Monde diplomatique, mars 2016.

(6) Lire André Gorz, « Leur écologie et la nôtre », Le Monde diplomatique, avril 2010.

(7) « Signez la pétition “Garantie 10 ans maintenant” », 24 octobre 2016, www.amisdelaterre.org


(8) Cf. Ferenc Feher, Ágnes Heller et György Markus, Dictatorship over Needs, St. Martin’s Press, New York, 1983.

Sources : Le Monde Diplomatique : Février 2017