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vendredi 30 juin 2017

Et l’industrie naquit dans les monastères...




 Frère Pie et frère Marcel aux ateliers Saint-Bernard, abbaye Notre-Dame de Cîteaux, 1958-1960




Faire de l’entreprise le cœur des sociétés : ce projet, claironné par M. Emmanuel Macron, est d’ordinaire identifié au néolibéralisme contemporain. Il marque en réalité l’aboutissement d’une longue histoire. Celle de la rationalisation du travail et du temps, qui commence dans les monastères au XIIIe siècle. Celle aussi de l’édification d’une croyance commune dans le salut par le progrès industriel.


Extrait du livre de Pierre Musso :
La Religion industrielle. Monastère, manufacture, usine. Une généalogie de l’entreprise, Fayard, Paris, 2017.


Dans un discours de campagne, en avril dernier, M. Emmanuel Macron affirmait que «la véritable alternance, c’est l’efficacité», référence à laquelle s’accroche désespérément le monde politique. Ce dernier subit une double crise : sa technocratisation, et la dilapidation de ses fondations symboliques liées à la souveraineté populaire. Dès lors, il cherche des béquilles dans le champ entrepreneurial, d’où l’hommage permanent aux start-up, les déclarations d’amour à l’entreprise ou les génuflexions devant la Silicon Valley. Mais à quoi sert l’efficacité, et peut-on fonder une société sur cette exigence ?
Pour toute réponse, le regard anthropologique que porte l’Occident sur lui-même renvoie à l’industrialisation intervenue après 1800. Toutefois, pour opérer une telle révolution industrielle, il a fallu préalablement construire une vision du monde partagée excluant tout référent transcendant pour célébrer l’humanité créatrice et productrice. Ce processus, que nous nommons « industriation », précède l’industrialisation. Il prend place à l’intérieur de la matrice chrétienne et pose les bases d’une religion séculière.

La généalogie de la religion industrielle se déploie en Occident au terme de trois bifurcations. La première est celle de la réforme grégorienne, qui entraîne aux XII-XIIIe siècles une « première révolution industrielle » liée au changement du procédé de foulage, avec des moulins placés le long des rivières préfigurant les usines. La deuxième intervient avec la naissance de la science moderne et le programme de René Descartes visant à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » au nom du progrès. La troisième, majeure, est celle du choix industrialiste de 1800 et la formulation simultanée d’un « nouveau christianisme » terrestre et scientifique. À chacune de ces bifurcations, l’industriation se métamorphose, et l’institution de production qui l’incarne se réorganise : monastère, manufacture, usine et entreprise. Chacune de ces institutions articule une foi qui donne sens et une loi qui organise une communauté de travail.
Tout commence dans les monastères, lieux de contemplation, de lecture, mais aussi de travail. La communauté communie dans la prière (ora) et organise le travail manuel (labora) selon la règle de saint Benoît, avec une stricte liturgie des heures. L’horloge à poids, installée progressivement à partir du XIIIe siècle au sommet des églises, permet d’être plus « efficace » et de libérer du temps pour la prière. Le monastère est l’institution qui noue le mystère de l’Incarnation (1) avec la rationalisation à travers le calcul et la mesure du temps. Ainsi l’horloge accompagne-t-elle toute l’histoire de l’industrie occidentale, car elle donne le rythme et la cadence du travail, de l’atelier et de la cité. Aujourd’hui, elle est relayée par l’ordinateur, supercalculateur et super-horloge.


« La plus vieille multinationale du monde »


Le monachisme reconnaît la « valeur travail » comme complément de la prière et de la contemplation. Le travail représente tout à la fois un outil d’ascèse, un moyen de combattre l’oisiveté, une activité productrice et une réponse à l’obligation de charité. Aujourd’hui encore, l’organisation réglée de la vie collective selon la règle de saint Benoît tient lieu de modèle de management, au point que certains milieux d’affaires considèrent les monastères bénédictins comme des pionniers de la gouvernance efficace. Ainsi Dom Hugues Minguet, moine bénédictin cofondateur de l’institut Sens et croissance en 2001, déclare-t-il : « Le monachisme bénédictin est sans doute la plus vieille multinationale du monde. Ce qui prouve que notre technique de “moine-agement” — la règle de saint Benoît — doit être performante (2).  »

À la fin du XIe siècle, l’accélération de la circulation monétaire et la multiplication des échanges transforment l’organisation monastique. Deux modèles s’affrontent : Cluny et Cîteaux. Le premier prospère, développe ses opérations commerciales ; ses moines vivent dans l’opulence. Mais bientôt l’ordre se désagrège : la complaisance envers le luxe et l’accumulation financière font que les donateurs se détournent du monastère. À Cîteaux, on refuse le luxe, on dépense peu. Mais, dans le même temps, le capital foncier rapporte toujours plus, provoquant un enrichissement qui contraste avec l’ascétisme des moines. Là sont mises en place toutes les infrastructures de la production — réseau de drains, moulins, chemins de desserte, ateliers, forge, pressoir, grenier, maison des convers — qui font de l’abbaye une « fabrique ».

Alors qu’il aurait dû n’être qu’un lieu de prière, hostile à l’économie, le monastère devient un « centre de production », l’ancêtre de la manufacture, puis de l’usine. Cisterciens et franciscains contribuent également à faire naître une pensée économique et une action technique. Se développent dès le XIIe siècle l’esprit de production chez les moines de Cîteaux et, au XIIIe siècle, l’esprit commerçant chez les disciples de saint François d’Assise. Les premiers propagent de nouvelles cultures, des techniques et des réseaux commerciaux dans toute l’Europe. Les seconds condamnent l’argent des usuriers, mais pas l’argent circulant des marchands, fait pour l’échange et l’investissement. Ainsi la tradition franciscaine codifie-t-elle le marché et reconnaît-elle l’utilité de l’acteur économique qui réinvestit la richesse. C’est ainsi, paradoxalement, par sa figure inverse que l’esprit industriel s’est formé : par le primat de la prière dans la règle bénédictine et par le culte de la pauvreté chez les cisterciens et les franciscains.

Une deuxième bifurcation intervient au XVIe siècle avec la Réforme puis la révolution scientifique. La nature devient le nouveau « grand Être » accueillant le mystère de l’Incarnation, comme l’illustre l’alchimie, qui explore ses transmutations internes. Jusqu’ici associée à Dieu, l’idée même de nature se modifie : l’homme n’est plus dans mais devant la nature, et il s’emploie à la connaître en la mathématisant. Vers 1620-1630, une nouvelle conception du monde, mécaniste, se construit ; la connaissance n’est plus contemplation, mais expérimentation et fabrication. Penser, c’est faire. Prophète de la religion industrielle, le philosophe Francis Bacon annonce qu’il faut « triompher de la nature par l’industrie ». Cet idéal va être réalisé par la Royal Society, société savante créée à Londres en 1660.

Le grand tournant qui prélude à la transformation de l’industriation en industrialisation se noue vers 1750 avec la naissance de l’économie politique et les affrontements entre libéraux industrialistes, physiocrates (pour lesquels toute richesse vient de la terre) et mercantilistes (qui accordent la priorité au commerce extérieur).
En arrière-plan se produit une confrontation majeure entre deux géants de la philosophie, Jean-Jacques Rousseau et David Hume. Rousseau défend l’industria comme une construction de soi par un travail sur soi, alors que Hume et son ami Adam Smith plaident en faveur de l’industrie entendue comme une construction mondaine par le travail et dans la manufacture, où règne la division du travail. Dans ses Political Discourses (1752), Hume affirme que «toute la réalité du pouvoir et des richesses» consiste à «exciter l’esprit d’industrie et accroître le fonds de travail».

La troisième bifurcation de l’industriation s’accomplit aux XIXe et XXe siècles en deux moments : vers 1830, avec la révolution industrielle, et entre 1880 et 1940, avec la révolution managériale. La première formule la foi technoscientifique et la seconde fixe la loi de l’organisation du travail. L’usine-entreprise les ficelle solidement. La croyance dans un nouveau « grand Être », à savoir l’humanité, réinvestit le mystère de l’Incarnation telle que l’institue le philosophe Auguste Comte (1798-1857), grand prêtre de cette nouvelle religion. En 1848, le jeune Ernest Renan souhaite «organiser scientifiquement l’humanité (3)»…
Tandis que se multiplient les usines, les premiers socialistes formulent la nouvelle religion. Henri Saint-Simon annonce le «système industriel et scientifique, qui n’est que la mise en activité du principe divin» (1821). Le créateur tout-puissant n’est plus un Dieu supracéleste mais l’homme lui-même s’autoaccomplissant. Cette vision faustienne d’une religion terrestre et rationnelle a pour guide le progrès et la promesse d’un bien-être futur. On assiste lors des Expositions universelles à la théâtralisation de cette foi et de son credo : «La science trouve ou découvre, l’industrie applique, et l’homme suit» (Chicago, 1933).


Autour des années 1900, la religion industrielle acquiert une normativité avec le management qu’inventent les ingénieurs, notamment Frederick Taylor et Henri Fayol. La mécanique trouve sa mystique dans le gospel of efficiency (« l’évangile de l’efficacité ») célébré en avril 1909 dans The Engineering Magazine. En 1941, James Burnham, ex-dirigeant trotskiste, publie The Managerial Revolution (4), ouvrage diffusé en France par Raymond Aron avec une préface de Léon Blum. L’auteur y défend l’idée que le pouvoir des managers et des entreprises a dépassé le socialisme et le capitalisme. La révolution managériale affirme la supériorité de l’entreprise sur l’État et sur le politique, qui ont sombré au cours des deux guerres mondiales. Il faut donc remplacer le pouvoir politique par celui des directeurs d’entreprise. Cette vision mijotait chez des anarchistes comme William Godwin ou Pierre Joseph Proudhon, et Saint-Simon avait affirmé que «la vérité du politique est la science de la production».

Après la seconde guerre mondiale, la cybernétique, doctrine de l’action efficace grâce à l’ordinateur, s’associe au management. Comparant les humains et les machines, le cerveau et l’ordinateur, elle vise le gouvernement des hommes par le pilotage automatique, les nombres et les algorithmes, comme l’illustrent aujourd’hui les marchés financiers. Le politique ayant failli, la rencontre du dogme managérial et du modèle cybernétique — le cybermanagement — prétend apporter enfin la rationalité absolue dans les décisions. Accomplissant le rêve de Renan, le cybermanagement fixe une seule mesure pour l’administration des hommes et le gouvernement des choses.

Ainsi l’entreprise devient-elle la nouvelle institution dominante. Elle est un haut lieu de production matérielle et intellectuelle ; trop vite réduite à une organisation socio-économique, elle voit sa dimension politico-culturelle souvent ignorée. Antonio Gramsci avait pourtant souligné que « l’hégémonie naît de l’usine», et dès 1817 Saint-Simon lançait : « Regardez une nation comme un vaste atelier industriel (5) Cette vision est réactivée par M. Macron, qui veut construire «une start-up nation (6) ». Au-delà de l’importation de la novlangue managériale en politique et de la figure du président de « l’entreprise France », c’est la religion industrielle qui triomphe.

Ainsi, dans l’Occident chrétien, une religion a pu en cacher une autre. La sacralisation du politique et de l’État a occupé le devant de la scène. Mais, pendant que l’un et l’autre luttaient pour la « sécularisation» et le « désenchantement du monde», se développait dans les coulisses une «désécularisation» par métamorphose du religieux. Après une longue gestation dans les cloîtres, la religion industrielle se manifeste de façon foudroyante à l’occasion des révolutions industrielles qui se succèdent depuis deux siècles, atteignant son acmé avec la révolution numérique actuelle.

Dans un récent discours à l’université Harvard, le fondateur de Facebook, M. Mark Zuckerberg, a présenté un projet pour la société mondiale. Il plaide pour des communautés entrepreneuriales délivrant le sens : «Le sens est ce qui crée le véritable bonheur. (…) Je veux évoquer trois façons d’y arriver : entreprendre de grands projets, redéfinir l’égalité des chances pour que chacun ait la liberté de poursuivre ses objectifs et bâtir une communauté à travers le monde.» Et il ajoute : «Nous sommes tous entrepreneurs (…). C’est formidable. Notre culture de l’entrepreneuriat nous permet de générer tous ces progrès» (7).

Par un étrange chassé-croisé, M. Macron importe la logique de l’entreprise pour tenter de régénérer le politique, quand M. Zuckerberg exporte sa vision industrialiste afin d’orienter la société mondiale. Un des gourous de la Silicon Valley, cofondateur de la Singularity University financée par Google, M. Peter Diamandis, éclaire ce troc d’hégémonie : «Je crois bien plus au pouvoir des entrepreneurs qu’à celui des hommes politiques, et même de la politique tout court (8). » Le « siliconisme » incarne ainsi l’ultime variante libéralo-libertaire d’absorption du politique par l’industrie.

Source : Le Monde Diplomatique, Juillet 2017


(1) Concept chrétien selon lequel la parole divine se fait chair à travers le corps de Jésus-Christ, homme et Dieu en une seule personne.

(2) Cité par Michel Feltin, « Les hommes d’affaires à l’école du “moine-agement” », La Croix, Paris, 8 décembre 1998.

(3) Ernest Renan, L’Avenir de la science, Flammarion, coll. « GF », Paris, 2014 (1re éd. : Calmann-Lévy, Paris, 1890).

(4) James Burnham, The Managerial Revolution. What Is Happening in the World (1941), traduit sous le titre L’Ère des organisateurs, Calmann-Lévy, 1947.

(5) Henri Saint-Simon, « L’Industrie » (1817), Œuvres complètes, Presses universitaires de France, Paris, 2013.

(6) Au deuxième « Sommet des start-up » à Paris le 13 avril 2017.

(7) Le Monde, 28-29 mai 2017.

(8) Fabien Benoit, «À Palo Alto, au royaume des radieux »,Libération, Paris, 9 janvier 2017.

lundi 12 juin 2017

Un jeune homme et son chat voyagent pour retrouver amis et souvenirs...





Les livres sur les chats sont très nombreux au Japon. Ce dernier ouvrage tendre et émouvant devrait ravir les lecteurs du Je suis un chat de Sôseki, mais également les amateurs de belles histoires entre souvenirs d’enfance et réflexions animales. En route pour découvrir Les mémoires d’un chat, de Hiro ARIKAWA…


Ce livre dans lequel se mêlent réflexions et paroles du chat et souvenirs d’enfance de son maître rappellera donc, à certains, le fameux Je suis un chat de Sôseki. Mais c’est une version plus douce, plus touchante, un chat moins caustique et plus affectueux qui raconte au lecteur sa vie, ses coups de cœur et ses coups de gueule.

Le livre débute ainsi (comme un hommage à Sôseki) :

“Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom.” Il paraît que dans ce pays, un chat de génie a prononcé ces mots. Je ne sais pas s’il était génial, mais moi, au moins, j’ai un nom. Sur ce point, le chat de génie, je le mets à l’amende.

L’histoire commence simplement. Satoru est un trentenaire dynamique. Quand il rentre du travail, il n’oublie jamais de donner à manger au chat de gouttière qui aime s’allonger sur son monospace. Un jour, le chat se fait renverser par une voiture et Satoru, après l’avoir fait soigner dans la clinique vétérinaire, décide de le recueillir et de l’appeler Nana (“sept” en japonais, car sa queue a la forme de ce chiffre). Tout se passe pour le mieux entre les deux complices : promenades, repas, câlins … un quotidien idyllique auquel Satoru doit pourtant mettre fin au bout de cinq ans, pour des raisons que le lecteur ignore et ne découvrira que dans les dernières pages du livre (même si des indices sont semés au fil des pages).

Il entame donc un voyage avec son chat. Le but est de revoir d’anciens amis et de leur proposer d’adopter Nana qu’il ne peut pas garder.
Pour chaque ami rencontré, Nana raconte le voyage, les retrouvailles, les événements du présent, tandis qu’un autre chapitre regroupe les souvenirs livrés par l’ami de Satoru.

Nana, un chat au fort caractère !

Le lecteur en apprend à chaque étape du voyage un peu plus sur Nana : 
– ce qu’il aime : la musique calme, la mer – mais de loin car de près ça fait trop de bruit et c’est effrayant, les croquettes “blanc de poulet et fruits de mer au bouillon“,

– ce qu’il n’aime pas : la clinique vétérinaire, la bêtise des humains qui semblent incapables de comprendre la langue des chats alors que les chats, eux, comprennent très bien celle des humains, même s’ils ne savent pas l’écrire … Seul  Satoru fait exception, c’est un humain exceptionnel qui semble comprendre presque tout ce que pensent les chats.

Entre autres choses, Nana n’aime pas les fausses souris jouets :

Eh oh, minute ! Je peux pas laisser passer ça. D’où tu sors que j’adore ces pitoyables ersatz de souris. Bon, d’accord, comme l’odeur ressemble à celle des vraies, je leur cours après par réflexe, mais quand je les mords, il n’y a pas ce jus délicieux, ça se mange même pas, alors quand je retrouve mes esprits j’ai vraiment l’impression de m’être donné du mal pour rien.

Il a un avis bien tranché sur les chiens :

Et l’autre imbécile, là-bas, le chien de Sugi, c’est ça ?
C’est un trait assez général chez ces énergumènes, de manquer totalement de sérénité. Il suffit que leur maître dise noir, même si c’est blanc, ce sera noir. Pour ça, l’autre affreux va bien avec la mentalité chatouilleuse et complexée de son maître.
Un chat, c’est pas pareil. Son maître aura beau trépigner en affirmant que c’est noir. Si c’est blanc, c’est blanc. Un chat reste fidèle à ses convictions en toutes circonstances.

Il admire parfois l’intelligence humaine capable de construire des bateaux :

Il n’y a pas à dire, les humains fabriquent des trucs incroyables.
D’ailleurs, qui a eu cette idée de faire flotter des morceaux de fer aussi énormes ? Celui qui a inventé ça devait être un peu fou. Le bon sens voudrait que les objets lourds coulent. Les animaux ne vont jamais contre le bon sens, il n’y a que les humains. Ce sont vraiment des animaux spéciaux.


C’est un chat intelligent, curieux, bagarreur quand il le faut, doux quand il sent que c’est nécessaire. C’est un fin observateur des paysages mais également des âmes humaines. Il comprend les sentiments, les choses cachées, les douleurs, les joies.

Des amis à travers tout le Japon …

Satoru retrouve d’abord Kôsukê, avec lequel il était à l’école primaire. Le souvenir du chat Hachi qu’ils avaient trouvé ensemble est encore très fort. Ils se souviennent des séances de natation (Satoru était surnommé le Kappa car il nageait très bien et rampait au fond de l’eau), du jour où ils avaient trouvé ce chaton abandonné, de leurs ruses pour garder le chat, de leur voyage scolaire à Kyoto. Puis ils se sont perdus de vue, Satoru a déménagé, les années ont passé.

C’est ensuite dans la campagne qu’il retrouve Yoshiminé, camarade de collège qui a repris l’exploitation familiale et cherche un chat pour chasser les souris (il n’a qu’un chaton malingre totalement incapable de le faire mais qu’il garde car il l’a trouvé au bord de la route et s’y est attaché).

Puis il retrouve Sugi et Chikako, des copains de lycée qui se sont mariés et ont des chambres d’hôtes qui accueillent également les chiens et les chats, pas très loin du Mont Fuji. Ils ont un chien jeune et fougueux et une vieille chatte Momo qui fait découvrir à Nana le plaisir de s’allonger sur une vieille télévision cathodique pour profiter d’une douce chaleur. Cette visite est l’occasion de parler du passé mais également de dissiper les non-dits qui avaient pu gâcher leur relation.

Le voyage se poursuit dans les magnifiques paysages d’Hokkaido. C’est là que vit la tante de Satoru. Le chat s’émerveille : les champs de fleurs, les chevaux, les daims en liberté, les arcs-en-ciel doubles.

Tout est nouveau et bouleverse ce chat à l’âme de poète !

On est descendus par une route qui longeait une rivière, quand tout à coup …
– Ouah !
– Ouah !
Presque ensemble …
– … On dirait la mer !

Les plumeaux argentés des miscanthus se dressent partout des deux côtés de la route et couvrent jusqu’à loin loin loin la vaste plaine. Le vent fait des vagues blanches qu’on peut suivre jusqu’au bout du bout.

Les retrouvailles avec la tante Noriko sont chaleureuses. Les discussions sont longues, les souvenirs s’égrainent. Nana prend ses marques dans ce nouveau logement. Il se trouve un carton étroit où se réfugier et s’habitue aux caresses maladroites de la tante.

Bien sûr, le livre a une fin … qu’il vous convient de découvrir.

Tout en humour, en tendresse, en partage, en émotion… Ce livre est un voyage à travers le Japon, à travers les amitiés, à travers les souvenirs, à travers la vie, les vies, le temps trop vite passé …

Et dans ce tourbillon, il y a Nana, le chat que chacun rêve de connaître, de caresser, celui qui a “une queue en forme de 7 qui accroche les jolies choses” ! 


N’hésitez pas plus longtemps, suivez ce chat irrésistible !

-ALICE MONARD- : Journal du Japon


Hiro ARIKAWA




paysage d’Hokkaido

vendredi 2 juin 2017

Organisation du pouvoir & Démocratie représentative...Profession : député



Fabien Boitard. – « L’Hémicycle rouge », 2016
La Galerie nomade, Arles



En 2013, une députée socialiste de Gironde accusait certains de ses jeunes collègues d’être déconnectés de la « vraie vie » parce qu’ils n’auraient jamais vécu que dans le « tunnel de la politique » (1). Plus récemment, un pur produit de l’élite française nommé Emmanuel Macron déclarait : « Je ne fais pas partie de cette caste politique et je m’en félicite. Nos concitoyens sont las de cette caste » (SudOuest.fr, 9 mai 2016). Il réclamait l’émergence de « nouveaux visages » et érigeait « l’immaturité et l’inexpérience » en argument de campagne. La critique de la professionnalisation de la politique est populaire ; si populaire qu’elle peut même ouvrir le chemin de l’Élysée.

Ces trajectoires tant décriées n’apparaissent pas d’emblée dans les statistiques. Conscients du stigmate qu’elles impliquent, les élus font tout pour s’en démarquer. On ne trouve ainsi aucun « professionnel de la politique » dans leurs fiches biographiques au Parlement. Ils mettront en avant toute activité autre, même de courte durée, même remontant à plusieurs décennies. Interrogés, ils rejettent en bloc le terme même de « carrière » au profit d’un vocable plus neutre, comme « parcours de vie », ou évoqueront même une « vocation », mélange de devoir et de passion.

Pourtant, une grande transformation des voies d’accès à la politique et des filières de recrutement a marqué les dernières décennies. C’est ce que démontre une enquête inédite menée sur quatre générations de députés français, ces élus à l’intersection entre la politique locale et la politique nationale. Au cours d’une étude menée à l’Assemblée, nous avons reconstitué le parcours de 1 738 d’entre eux, des années 1970 à nos jours, dressant un tableau inédit de la représentation politique en France.

Âgés de 54 ans en moyenne, plus diplômés que le reste de la population et appartenant dans leur grande majorité aux classes supérieures, les députés des années 2010 sont aussi très majoritairement des hommes (l’Assemblée de 2012 comptait 27 % de femmes). Si ces chiffres attestent une certaine stabilité dans le temps, d’autres ont beaucoup évolué. En termes d’expérience, les élus de 2012 sont bien plus vieux que leurs homologues des années 1970, accréditant ainsi la thèse d’une professionnalisation.

Un moyen classique de la mesurer consiste à repérer si les élus ont occupé, dans un passé plus ou moins lointain, un poste d’auxiliaire politique : membre de cabinet ministériel, permanent d’un parti, collaborateur d’élu à l’échelon national, local ou européen. Au plus près du pouvoir, ces positions offrent une voie d’entrée précoce dans le métier, ou permettent de s’y maintenir à la suite d’un revers électoral. En quarante ans, la proportion de ces anciens auxiliaires parmi les députés français a plus que doublé : de 14 % en 1978, elle est passée à 33 % en 2012. Cette situation transcende les camps (36 % des députés socialistes élus en 2012 et 32 % des élus Les Républicains). Elle concerne également les partis autoproclamés « anti- système » : Mme Marine Le Pen se déclare avocate mais a surtout exercé cette fonction au sein du Front national, avant d’en devenir élue.

Moins d’ouvriers... et moins de médecins

Par ailleurs, le passage par ces positions d’auxiliaire constitue un puissant accélérateur de carrière pour ces prétendants déjà fins connaisseurs d’un jeu qu’ils pratiquent depuis des années. Avant même leur élection, ils maîtrisent des savoir-faire du métier : parler en public, connaître la procédure parlementaire et les arcanes du milieu, répondre aux journalistes — les fréquenter, aussi. Ils ont pu développer ce que Baruch Spinoza appelle dans le Traité politique « l’habileté », cette compétence élevée au rang d’art qui permet de convaincre. Bien intégrés à leur parti, proches de chefs influents, voire des plus hauts personnages de l’État, les hommes et femmes d’appareil obtiennent plus facilement qu’un inconnu une position éligible sur une liste ou une circonscription gagnable.

Cette filière des anciens auxiliaires politiques, qui concentre l’essentiel des critiques contre la professionnalisation, masque cependant un changement encore plus massif. Qu’ils aient ou non occupé ces positions rémunérées de collaborateur, presque tous les élus de 2012 avaient passé un temps long — bien plus long qu’autrefois — dans le monde politique, par exemple en tant qu’élus locaux, avant d’accéder aux fonctions nationales. En moyenne, les députés de 2012 auront passé 67 % de leur vie adulte en politique, contre 46 % pour ceux de 1978. Au moment de leur élection, les membres de l’Assemblée sortante y avaient passé déjà douze années, alors que, en 1978, six années en moyenne suffisaient pour accéder au Palais-Bourbon.

Comment expliquer cet allongement du chemin qui mène à la représentation nationale ? La réponse se trouve d’abord dans l’augmentation du nombre de mandats électifs consécutive à la décentralisation, avec la création de mandats régionaux et intercommunaux. Elle tient aussi à la croissance exponentielle des effectifs d’assistants parlementaires, de collaborateurs d’élus, de permanents de partis, mais aussi de communicants ou de membres de structures proches (fondations, instituts de recherche, think tanks, etc.). Autour des députés, une armée de réserve existe donc, qui oblige les prétendants à s’insérer dans une file d’attente. Ils enchaînent les positions intermédiaires avant de pouvoir espérer décrocher l’investiture.


L’accroissement de la « lutte des places », tout comme l’uniformisation des parcours, n’est pas sans effet. Elle contribue à l’homogénéisation idéologique du personnel politique observée au cours des dernières décennies. Recrutés dans les mêmes viviers, formés dans une matrice commune, les responsables actuels proposent des solutions proches les unes des autres, tout en se distinguant par des manières individuellement remarquables de poser les problèmes. La concurrence dans la file d’attente incite les candidats à se faire connaître par leur nom propre plutôt qu’à travers leur parti, et donc à se démarquer à coups de petites phrases.

Cette stratégie de la personnalisation se perpétue une fois leur place conquise sur les bancs. Surinvestie par les journalistes, l’Assemblée offre des moyens de se faire connaître. C’est particulièrement vrai lors des séances de questions au gouvernement diffusées à la télévision les mardis et mercredis. Nombreux sont ceux qui cherchent à tirer profit de ces moments, comme cet élu célèbre pour la veste jaune qu’il arbore ces jours-là et qui se place systématiquement derrière les orateurs de son camp pour bénéficier de quelques dizaines de secondes d’exposition cathodique. La concurrence fait également rage pour l’accès aux grands médias. L’enquête montre que, durant le quinquennat qui vient de s’achever, trente députés ont reçu à eux seuls la moitié des invitations à passer dans une émission de télévision ou de radio nationale. À l’inverse, 46 % des élus n’auront jamais été invités par un grand média audiovisuel au cours de la législature.

La composition sociale de l’Assemblée a également changé. Avec les mutations du Parti socialiste et la quasi-disparition du Parti communiste français de la représentation nationale (2), les classes populaires ont déserté l’hémicycle. En 2012, on n’y comptait qu’environ 1 % d’anciens employés et ouvriers, alors que ces catégories forment la moitié de la population active ; en 1978, ils étaient un peu plus de 10 %. Ce changement bien connu s’accompagne d’un autre, moins souvent commenté. Au cours des dernières décennies, la part des élus appartenant aux classes supérieures a elle aussi diminué. Le nombre de membres des professions libérales de santé est ainsi passé de 12 % à 6 % entre 1978 et 2012, et le nombre de hauts fonctionnaires, de 13 % à 6 %.

L’allongement du temps politique y contribue certainement. Pour les jeunes des classes supérieures, la nécessité de s’engager de plus en plus précocement est difficilement compatible avec des études longues et sélectives. Ils laissent alors la place à d’autres, qui ont moins à perdre et qui, à force de labeur, finiront par occuper la place. Quant à leurs aînés, la perspective de se ranger patiemment dans la file d’attente qui mène aux mandats manque d’attrait à leurs yeux. D’autant que l’activité de député est particulièrement chronophage. Partageant leur temps entre Paris, où ils accumulent les rendez-vous, et leurs circonscriptions, où ils passent souvent leurs fins de semaine — dimanche compris — à assister aux événements qui rythment la vie locale (marchés, inaugurations, cérémonies en tout genre), les élus travaillent beaucoup, contrairement à ce que suggère l’image rituelle d’un hémicycle presque vide. Le nombre d’heures de séance à l’Assemblée a triplé depuis le début de la ve République, rendant difficile l’exercice parallèle d’une profession libérale, encore courant dans les années 1960.

L’inaccessibilité des mandats aux ouvriers et employés, le dévoiement de la politique en stratégie de carrière, le népotisme dans le recrutement des assistants parlementaires orientent les débats vers plusieurs pistes de réforme. La diminution des indemnités des élus (5 200 euros net pour les députés), évoquée pour favoriser un engagement désintéressé, a toutes les apparences d’une fausse solution. Outre qu’elle ne réglerait pas les problèmes évoqués, cette proposition oublie qu’une indemnité correcte fut une condition nécessaire, bien qu’évidemment insuffisante, de l’accès des catégories populaires aux charges électives (3). Au XIXe siècle, les élus médecins, notaires ou avocats, qui n’avaient pas besoin de cette indemnité pour vivre, dénonçaient le « risque d’avilissement » d’une fonction bientôt occupée par des ouvriers « incapables » et « attirés » par l’argent (4).

Des représentants tirés au sort ?

Les réformes touchant au cumul des mandats, comme celle qui entre en vigueur cette année pour interdire l’occupation simultanée d’une fonction de député et de chef d’exécutif local (maire ou adjoint, président de conseil régional ou départemental), favorisent assurément la rotation des postes et redistribuent le pouvoir concentré par les potentats locaux. Mais elles ne sont pas conçues pour changer le profil des nouveaux élus. Ce type de solution pourrait même accroître la présence des auxiliaires politiques au Parlement en poussant les collaborateurs à se présenter à la suite de leur ancien employeur.

Une autre mesure intensément discutée consisterait à tirer au sort tout ou partie des législateurs. Elle apporterait une solution radicale au problème de la professionnalisation et transformerait profondément l’idée même de représentation. La rotation des postes va toutefois de pair avec la disparition d’une certaine expérience, souvent très utile pour proposer des contre-projets face au gouvernement et à son administration pléthorique. Faute de donner plus de moyens d’expertise aux députés, une telle réforme pourrait aboutir à une remise du pouvoir entre les mains non plus de cumulards, mais d’experts pas même élus qui conseilleraient les représentants tirés au sort. Il n’est pas certain que la démocratie sorte gagnante de ce qui s’apparenterait à une ruse de la raison présidentialiste.

Quel que soit leur potentiel transformateur, ces mesures partagent toutefois un prisme individualiste. Toutes postulent que les problèmes contemporains de la politique proviennent avant tout de ses représentants ; ce serait donc sur eux qu’il faudrait concentrer les critiques et les recherches de solutions. Or, pour être vraiment efficace, le débat devrait aussi — et avant tout — porter sur l’organisation même du pouvoir et de la démocratie représentative.


Julien Boelaert, Sébastien Michon & Étienne Ollion

Auteurs de Métier : député. Enquête sur la professionnalisation de la politique en France, Raisons d’agir, Paris, 2017.


(1) Michèle Delaunay, « Le tunnel, ou comment faire carrière sans mettre un pied dans la vraie vie », www.michele-delaunay.net, 13 septembre 2014.
(2) Cf. Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki, La Société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Éditions du Croquant, Bellecombe-en-Bauges, 2006, et Julian Mischi, Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone, coll. « Contre-feux », Marseille, 2014.
(3) Cf. Alain Garrigou, « Vivre de la politique. Les “quinze mille”, le mandat et le métier », Politix, vol. 5, no 20, Paris, 1992.
(4) Michel Offerlé, « Illégitimité et légitimation du personnel politique ouvrier en France avant 1914 », Annales, vol. 39, no 4, Paris, 1984.

Source : Le Monde Diplomatique : Juin 2017

lundi 29 mai 2017

Émiettement...






Au début des années 1920, Buckingham Palace règne sur un quart des terres émergées du globe et une part similaire de la population mondiale. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, un empire n’avait atteint de telles proportions. Cinquante ans plus tard, la Couronne a perdu la quasi-totalité de ses colonies et n’administre plus la vie que de trois habitants de la planète sur deux cents.

Depuis quelque temps, de nouvelles fractures apparaissent. À la suite du référendum de 2016, qui a décidé la sortie de l’Union européenne, deux consultations populaires menacent l’intégrité territoriale du royaume : celle que souhaite organiser la première ministre écossaise Nicola Sturgeon, en faveur de l’indépendance ; celle que réclame le principal parti nationaliste d’Irlande du Nord, le Sinn Féin, en vue d’une réunification de l’île d’Émeraude. Europhile militante, la ville de Londres envisage également de rompre les ponts. La capitale génère près de 25 % du produit intérieur brut (PIB) : par importance, elle « deviendrait le quinzième membre de l’Union européenne, devant l’Autriche, le Danemark et l’Irlande », calcule le dirigeant travailliste Peter John, convaincu que le Brexit a rendu la question de l’autonomie londonienne « légitime » (Southwark News, 24 juin 2016).

Les médias célébraient hier le pays comme l’incarnation de la mondialisation heureuse et du multiculturalisme. Ils déplorent désormais sa métamorphose en symbole du « repli nationaliste ». Comment expliquer une telle évolution ? Peut-être par le fait que le paradoxe n’en est pas tout à fait un.

Souvent identifiés comme des nations, l’Angleterre, l’Écosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord sont en fait des pays à part entière, mais ne revendiquant (jusqu’à présent) de souveraineté qu’au titre de leur union. La cohésion de ces populations a longtemps reposé sur quatre principaux facteurs : la coercition, la promesse de prospérité, l’aura de la famille royale et une conception multiculturaliste de la société.

Coercition ? Dans son ouvrage Britain’s Empire (1), l’historien Richard Gott documente la sauvagerie d’une Couronne déterminée à asseoir sa domination coloniale. La violence n’a pas disparu, mais la démocratie libérale s’accommode désormais moins facilement de l’expression de ses formes traditionnelles.

Prospérité ? Comme ailleurs dans le monde, la crise de 2008 a brisé les rêves britanniques d’opulence. Après avoir nommé un gouvernement dans lequel siégeaient vingt-trois millionnaires (sur un total de vingt-neuf ministres), l’ancien premier ministre conservateur David Cameron a expliqué que l’austérité n’était pas une étape, mais un nouveau « mode de vie ». Il ne mentait pas : en dépit de la baisse du chômage, les salariés britanniques enregistrent la pire régression de leurs rémunérations depuis l’époque victorienne.

Ferveur monarchique ? Toujours considérable, comme en témoignent les grandes cérémonies qui rythment la vie de la famille royale, le prestige de la Couronne se resserre progressivement sur l’Angleterre (à laquelle la reine est d’ailleurs exclusivement associée en langue française). Et le dirigeant travailliste Jeremy Corbyn ne dissimule pas son ambition d’en finir avec la monarchie.

Restait donc le multiculturalisme, dont le New Labour de l’ancien premier ministre Anthony Blair (1997-2007) s’était fait l’un des hérauts. L’ambition affichée du projet ? Célébrer la diversité culturelle au sein d’une même population. Dans les faits, il renvoie chaque citoyen à sa « différence » (religieuse, ethnique, sexuelle…) pour mieux le noyer dans les eaux glacées et indifférenciées du marché. Qu’ils soient sikhs ou protestants, homosexuels ou hétérosexuels, blancs ou noirs, la quasi-totalité des Britanniques font leurs courses dans les mêmes supermarchés, regardent les mêmes émissions et vivent les mêmes vies. Dans un article de 1993, l’intellectuel américain David Rieff interrogeait : « Les multiculturalistes n’ont-ils pas remarqué que leurs slogans préférés — “diversité culturelle”, “différence”, “abolition des frontières” — ressemblent à ceux des grandes entreprises : “diversification des produits”, “marché global” et “entreprise sans frontières” (2)  ? » Dans cette vision du monde, les classes sont escamotées. Elles n’ont pas disparu pour autant, comme l’ont démontré les résultats lors du vote sur le Brexit : plus on était riche, plus on se proclamait attaché à l’Union européenne.

La remise en cause du binôme néolibéralisme-multiculturalisme s’accompagne d’un regain de ferveur pour le concept de nation, voire d’identité — une évolution qui menace à nouveau l’intégrité territoriale du royaume. Elle se caractérise également par un retour de la question sociale, que le New Labour s’était employé à noyer sous la promotion des « différences ». Le premier de ces deux mouvements souffle actuellement dans les voiles des populistes de droite. La gauche saura-t-elle profiter du second pour avancer sa propre définition du Brexit ?

Renaud Lambert
Source : Le Monde Diplomatique,  JUIN 2017

(1) Richard Gott, Britain’s Empire : Resistance, Repression and Revolt, Verso, Londres, 2011.
(2) Cité par Russell Jacoby, « The myth of multiculturalism », New Left Review, Londres, novembre-décembre 1994.

mardi 2 mai 2017

Les mineurs, la mer et autres histoires...






Auteur d’un livre mythique, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine, dénonciation magistrale de l’impérialisme colonial et de la prédation économique, l’uruguayen Eduardo Galeano, décédé en 2015 après une vie de combats et d’exils, fut une figure charismatique de la contestation politique et de la littérature. Dans Le Chasseur d’histoires, publié chez Lux, il nous livre son testament de poète, d’historien et de moraliste : un enchaînement scintillant et émouvant de dits, de moralités, d’anecdotes noires et de récits légendaires.

Une fois de plus, la dernière de sa vie, Eduardo Galeano s’est engagé dans la jungle du monde pour y chasser les petites histoires qui font la grande, éclats de terre et d’humanité qu’il a disposés avec amour et humour dans ce livre-testament. Ce qu’il a vu du long siècle qui fut le sien et qui est encore le nôtre, admet-il, c’est certes l’exacerbation des inégalités, de la violence, de l’injustice. Mais c’est aussi une extension de la résistance et du rêve.

"Le vent efface les traces des mouettes.
Les pluies effacent les traces de pas des hommes.
Le soleil efface les traces du temps.
Les conteurs cherchent les traces de la mémoire perdue, de l'amour et de la douleur,qui ne se voient pas, mais qui ne s'effacent pas..."


EXTRAITS :


Le Tambour : 

Des côtes d’Afrique il voyagea jusqu’aux mains et à la mémoire des esclaves des plantations d’Amérique.
Il y fut interdit. Le rythme du tambour déliait ceux qui étaient liés et donnait une voix à ceux qui étaient condamnés au silence ; et les maîtres des hommes et de la Terre savaient bien que cette musique dangereuse, qui appelait les dieux, annonçait la révolte.

C’est pourquoi le tambour sacré 
dormait, caché.


Samuel Ruiz est né deux fois :


En 1959, le nouvel évêque arriva dans l’État du Chiapas. Samuel Ruiz était un jeune homme horrifié par le péril communiste, qui menaçait la liberté.
Fernando Benítez l’interviewa. Quand Fernando lui fit observer que le droit d’humilier son prochain ne méritait pas le nom de liberté, l’évêque le mit dehors.
Don Samuel consacra les premiers temps de son épiscopat à prêcher la résignation chrétienne aux Indiens condamnés à l’obéissance esclave. Mais les années passèrent, et la réalité parla et enseigna, et don Samuel sut écouter.
Et, au bout d’un demi-siècle d’épiscopat, il devint le bras religieux de l’insurrection zapatiste.
Les indigènes l’appelaient « l’évêque des pauvres », l’héritier de fray Bartolomé de Las Casas.
Quand l’Église le muta, don Samuel dit adieu au Chiapas et emporta avec lui l’accolade des Mayas:

Merci, lui dirent-ils. Maintenant nous ne marchons plus courbés.


Promenons-nous : 

À la fin du XIXe siècle, de nombreux Montévidéens consacraient leurs dimanches à leur promenade préférée : une visite de la prison et de l’asile.

En contemplant prisonniers et malades, les visiteurs se sentaient très libres et très sains d’esprit.


Si le Larousse le dit…

En 1885, Joseph Firmin, noir, haïtien, publia à Paris un livre de plus de six cents pages intitulé De l’égalité des races humaines.

L’ouvrage n’eut aucune diffusion, aucune répercussion. Il ne trouva que le silence. En ce temps-là, le dictionnaire Larousse était encore parole d’évangile, qui expliquait ainsi l’affaire : « Dans l’espèce noire, le cerveau est moins développé que dans l’espèce blanche. »


Comment naquit Las Vegas : 

Vers 1950 et quelques, Las Vegas était à peine plus que rien. Sa principale attraction était l’observation des champignons atomiques dont les militaires faisaient l’essai dans les environs immédiats et qui offraient un spectacle au public, exclusivement blanc, qui pouvait le contempler depuis les terrasses. Et les artistes noirs qui étaient les grandes étoiles de la chanson attiraient eux aussi le public, exclusivement blanc.
Louis Armstrong, Ella Fitzgerald et Nat King Cole étaient bien payés, mais ils ne pouvaient entrer et sortir que par la porte de service. Et quand Sammy Davis junior plongea dans la piscine, le directeur de l’hôtel en fit changer toute l’eau.
Et il en fut ainsi jusqu’en 1955, date à laquelle un millionnaire inaugura à Las Vegas ce qu’il appela « le premier hôtel-casino interracial des États-Unis ». Joe Louis, le boxeur légendaire, donnait la bienvenue aux clients, qui désormais étaient blancs ou noirs ; et c’est ainsi que Las Vegas commença à être Las Vegas.
Les maîtres de la bourgade qui se transforma en fastueux paradis de plastique, le plus fastueux de tous, étaient toujours racistes, mais ils avaient découvert que le racisme n’était pas une bonne affaire.

En fin de compte, les dollars d’un Noir riche sont aussi verts que les autres.


Petit dictateur éclairé : 

L’homme qui brûla le plus de livres et qui en lut le moins était propriétaire de la plus grosse bibliothèque de tout le Chili. Augusto Pinochet avait accumulé des milliers et des milliers d’ouvrages, grâce à l’argent public qu’il convertissait en fonds à usage privé. C’était pour les avoir qu’il achetait des livres, pas pour les lire. Des livres et encore des livres : c’était comme accumuler des dollars sur ses comptes de la banque Riggs. Il y avait dans sa bibliothèque huit cent quatre-vingt-sept ouvrages sur Napoléon Bonaparte, très luxueusement reliés, et les bustes de son héros favori trônaient sur les étagères. Chaque livre était marqué du sceau de propriété de Pinochet, son ex-libris : une image de la Liberté ailée, portant un flambeau. La bibliothèque, baptisée Presidente Augusto Pinochet, fut léguée à l’Académie de guerre de l’armée chilienne.


La première grève : 

Elle éclata en Égypte, dans la vallée des Rois, le 14 novembre 1152 avant J.-C.
Les protagonistes de la première grève de toute l’histoire du mouvement ouvrier furent les tailleurs de pierre, les charpentiers, les maçons et les dessinateurs qui construisaient les pyramides et qui restèrent bras croisés jusqu’à ce qu’ils aient reçu les salaires qu’on leur devait.
Les travailleurs égyptiens avaient conquis le droit de grève longtemps auparavant. Ils avaient aussi un service médical gratuit pour les accidents du travail.
Jusqu’à tout récemment, nous ignorions tout ou presque de cela.

Sans doute à cause de la peur que l’exemple ne se propage.


Le purgatoire : 

En août 1936, en pleine guerre contre la République espagnole, le generalísimo Francisco Franco fut interviewé par le journaliste américain Jay Allen.
Franco dit que sa victoire était proche, la victoire de la croix et de l’épée :
Nous l’obtiendrons à n’importe quel prix, dit-il.
Il vous faudra tuer la moitié de l’Espagne, observa le journaliste.
Et Franco :
J’ai dit : à n’importe quel prix.

Les purgateurs opéraient accompagnés par des curés confesseurs et des militaires. Il fallait nettoyer l’Espagne des rats, des poux et des bolcheviques.


Portes closes : 

En août 2004, un centre commercial prit feu à Asunción, au Paraguay.
Il y eut trois cent quatre-vingt-seize morts.

La porte était verrouillée pour que personne ne puisse sortir sans avoir payé.


La dangereuse : 

En novembre 1976, la dictature militaire argentine cribla de balles la maison de Clara Anahí Mariani et assassina ses parents.
On ne sut plus jamais rien d’elle, bien qu’elle figure depuis cette époque dans les registres de la direction du renseignement de la police de la province de Buenos Aires, dans la section réservée aux « délinquants subversifs ».
Sa fiche dit : « Extrémiste ».

Elle était âgée de trois mois quand elle fut cataloguée ainsi.


Le baptême : 

C’est le médecin Samuel Cartwright qui baptisa le désordre mental qui poussait les esclaves à s’enfuir.

Cette folie n’avait toujours pas de remède, mais du moins avait-elle un nom, grâce à la bonne volonté de ce docteur : elle s’appelait « drapétomanie ».


La Vierge privatisée : 

Ce qui n’est pas rentable ne mérite pas d’exister, ni sur Terre ni au Ciel.
En 2002, la Vierge de Guadalupe, mère et symbole du Mexique, fut vendue à deux reprises.
En mars, la société multinationale Viotran s’engagea à payer 12,5 millions de dollars pour obtenir la propriété de l’image pendant cinq ans. Le contrat, signé par le recteur de la basilique de Guadalupe avec l’appui du cardinal Norberto Rivera, bénissait tous les articles religieux que fabriquerait la société.
Mais, en juillet de la même année, l’entrepreneur chinois Wu You Lin déposa la marque de la Vierge, à un bien moindre prix et pour une durée bien plus longue.

On ne sait plus à qui elle appartient maintenant.


Révolution dans le football : 

Poussés par un joueur extraordinaire du nom de Sócrates, qui était, il y a quelques années de cela maintenant, à l’époque de la dictature militaire, le plus respecté et le plus aimé d’entre eux, les joueurs brésiliens conquirent la direction du club Corinthians, un des plus puissants du pays.
Insolite, jamais vu : les joueurs décidaient de tout, entre eux tous, à la majorité. Démocratiquement, ils discutaient et votaient les méthodes de travail, les systèmes de jeu qui s’adaptaient le mieux à chaque match, la répartition de l’argent récolté et tout le reste. Sur leurs maillots, on lisait :
"Démocratie corinthiane". 

Au bout de deux ans, les dirigeants évincés récupérèrent les manettes et mirent le holà. Mais, tant que dura la démocratie, le Corinthians, gouverné par ses joueurs, offrit le football le plus audacieux et le plus spectaculaire de tout le pays, attira dans les stades le plus vaste public et fut deux fois vainqueur du championnat de São Paulo.


Yamandú Canosa. — « La Isla » (L’Île), 2005


Pourquoi j’écris : 

Je veux vous raconter une histoire qui a été très importante pour moi : mon premier défi dans le métier d’écrire. La première fois que je me suis senti défié par cette tâche.

C’était dans la petite ville bolivienne de Llallagua, où je passai un certain temps, en zone minière. C’était là qu’avait eu lieu, l’année précédente, le massacre de San Juan, quand le dictateur Barrientos avait fait tirer sur les mineurs qui fêtaient la nuit de la Saint-Jean en buvant et en dansant. Le dictateur, du haut des collines qui entourent la ville, avait ordonné de les mitrailler.

Le massacre avait été atroce. J’arrivai là environ un an après, en 1968, et y restai un certain temps grâce à mes aptitudes pour le dessin. Parce que, entre autres choses, j’ai toujours voulu dessiner, mais mes dessins n’étaient jamais assez bons pour que je sente s’ouvrir l’espace entre le monde et moi.

L’espace entre ce que je pouvais et ce que je voulais était trop abyssal, mais je réussissais assez bien certaines choses, comme par exemple les portraits. Et là, à Llallagua, je dessinai tous les enfants des mineurs et je fis les affiches du carnaval, des célébrations publiques, de tout. Je dessinais bien les lettres, alors ils m’adoptèrent, et le fait est que tout se passa bien pour moi dans ce monde misérable et glacial, dont la pauvreté était décuplée par le froid.

Et vint la dernière soirée. Les mineurs étaient mes amis, et ils me firent des adieux très arrosés. Nous bûmes de la chicha et du singani, sorte de grappa bolivienne très bonne, mais assez redoutable ; nous étions là en train de faire la fête, de chanter, de raconter des blagues, toutes plus mauvaises les unes que les autres, et je savais qu’à 5 ou 6 heures du matin, je ne me souviens pas exactement, retentirait la sirène qui les appellerait au travail, et que tout serait fini, ce serait l’heure de se dire adieu.

Alors que ce moment approchait, ils m’entourèrent comme pour m’accuser de quelque chose. Mais ce n’était pas pour m’accuser de quoi que ce soit, c’était pour me demander de leur dire comment était la mer.

Maintenant, dis-nous comment est la mer.


Et je restai un moment sans voix, car je ne savais pas quoi dire. Les mineurs étaient des hommes condamnés à une mort précoce, à cause de la silicose due à la poussière que la terre renferme dans ses entrailles. Dans les galeries, l’espérance de vie moyenne était à cette époque de 30, 35 ans, pas plus. Je savais qu’ils ne verraient jamais la mer, qu’ils mourraient bien longtemps avant d’avoir la possibilité de la voir, étant donné qu’ils étaient, par-dessus le marché, condamnés par la misère à ne pas bouger de ce très humble petit village de Llallagua. Et donc j’avais la responsabilité de leur apporter la mer, de trouver des mots capables de les mouiller. Et ce fut mon premier défi comme écrivain, à partir de la certitude qu’écrire sert à quelque chose.



Sources : 
-Lux Editeur, Montréal 2017
-Le Monde Diplomatique, mai2017