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vendredi 3 août 2018

DICTIONNAIRE AMOUREUX DE LA FRANCE.......





Basilique Notre-Dame-du-Port (Clermont-Ferrand)




La France, je l’aime corps et biens, en amoureux transi, en amant comblé. C’est ma belle égérie, je la chimérise et je l’idéalise mais ses pleins et ses déliés m’inspirent des désirs terre à terre. Je la parcours, je l’étreins, elle m’émerveille. C’est physique. J’aime enchâsser l’or et le sang de son histoire dans la chair de sa géographie. Il en résulte un patriotisme de facture rustique, un peu comme la foi du charbonnier. D’aucuns forgent leur patriotisme français dans le métal d’un concept ; le mien s’est sculpté dans l’argile de mes songes. Puis étayé à l’âge des concupiscences en dévoilant grain après grain le corps somptueux de cette madone qui me fait de l’œil. Je suis français au naturel et j’en tire autant de fierté que de volupté. J’ai pour ce vieux pays l’amour du preux pour sa gente dame, du soudard pour la servante d’auberge, de l’érudit pour ses grimoires, du paysan pour son enclos, du bourgeois pour ses rentes, du croyant des hautes époques pour les reliques de son saint patron. J’ai la France facile, comme d’autres ont le vin gai ; je l’ai au cœur et sous la semelle de mes godasses. Je suis français en mon âme et conscience, ça n’a pas dépendu de moi et ça n’a jamais été un souci. Ni une obsession. Toujours un bonheur. J’aurais pu ne pas l’être et je sais ce que j’aurais perdu. Souvent j’ai déploré d’avoir été lâché sur la terre des hommes au beau milieu du siècle vingtième ; à tort ou à raison, je me serais mieux vu en d’autres époques. Jamais je n’ai regretté d’être français, même s’il m’est arrivé de penser que mes compatriotes ne méritent pas ce privilège.





Gerberoy (Somme)






Je suis un Français de la sorte la plus ordinaire : né natif et ravi de cette bonne fortune. D’aussi loin qu’on remonte dans la généalogie de ma famille, père et mère, mon capital génétique est circonscrit à l’intérieur du Massif central. Un arrière-grand-père est venu de Bourgogne planter ses pénates en Bourbonnais. Le reste, c’est l’Auvergne et les confins du Limousin. Gergovie n’est jamais loin. Un peu d’oc, un peu d’oïl : voilà mes racines. Il y a deux villages sur ma carte hexagonale du Tendre, et autour c’est la France dans tous ses états, océanique, latine, flamande sur les bords, germanique sur ses marches avec Paris comme point de convergence. D’ailleurs j’y suis né et j’y ai grandi, comme beaucoup de Français dont les ascendants y sont « montés » avec leurs gros sabots, leur valise en carton, des ambitions, des illusions. Nos provinces ont du caractère et de la mémoire mais elles gravitent autour de leur capitale comme les papillons de nuit autour d’un lampadaire.

Ces racines m’ont offert gratis le matériau de ma poétique : autour de deux clochers, mon âme terrienne et plébéienne a exercé une manière de souveraineté sur quelques arpents, en sachant toujours où s’achèverait la comédie : les miens sont empilés tout près, dans les cimetières de famille. Ça donne du recul, et finalement de l’insouciance. Puisque aussi bien je les y rejoindrai, c’est un peu comme si j’y étais déjà.

Avoir son camp retranché affectif sur les pentes du vaste massif primaire est une grâce inestimable ; je n’en ai jamais fait un fromage barrésien. « La terre et les morts » : très peu pour moi. Plus exactement : trop peu pour mon patriotisme. Il n’a rien de régionalisant et il est trop assuré sur ses bases pour se dévoyer en crispation identitaire. À quoi bon en rajouter sur cette « identité », elle coule de source — ou de sève ; c’est un terreau, pas un camp retranché. On peut être français et venir d’ailleurs. On est toujours un peu d’ailleurs et le sang d’un Français ne sait plus trop à quel ancêtre il doit d’être clair ou foncé.


Chapelle St Gildas Pontivy, vallée du Blavet (bretagne)




L’article premier de mon credo patriotique est simple comme bonjour : la France est de loin ce que l’histoire-géo a tramé de mieux sur les cinq continents. De plus beau, de plus noble et de plus savoureux. Cet axiome posé, inutile de forcer la dose. Loin de m’assigner à résidence, mes racines m’ont incité à la quête de l’universel, sous la forme d’une attirance invincible pour les lointains et les marges, les Suds profonds, les peuples nomades, les cirques ambulants, tous les vagabondages, tous les métissages. C’est en Français invétéré que j’ai ce désir fou d’altérité. Rien de plus sot que cette manie, propre à certains intellos, de dénigrer une France « horizontale » en l’opposant au mirage d’une « verticalité » abstraite et glaciale. Celle de leurs ruminations conceptuelles. Ils se croient émancipés des attaches naturelles à tout peuple, ils ont simplement un mépris de caste pour le peuple. En réalité la France est le fruit de l’enracinement et du dépaysement. La sédentarité de son peuple, inscrite dans l’histoire plusieurs fois millénaire de la ruralité occidentale, a toujours été contrebalancée par une aspiration mystérieuse à s’extraire de sa glèbe. Depuis l’aube de son destin, ce peuple de laboureurs, de bretteurs et de rhéteurs extrapole ses désirs pour en faire de l’idéal. Pas toujours à bon escient. Quand sonne l’angélus, la France des clochers regarde le ciel, et les étoiles qui s’y allument ne sont pas de chez nous mais d’une contrée sans frontières, accessible à tous les mortels. Encore faut-il des clochers pour que ces épousailles du sol et du sens soient fécondes.

Racisme, nationalisme, régionalisme, atavisme : ces « ismes » de la peur me sont plus étrangers qu’un étranger. Je mets d’ailleurs les internationalismes dans le même sac, il n’y a pas d’« ismes » dans mon Dictionnaire amoureux, pas d’idéologie. La France que j’aime n’est pas théorisable, c’est une lanterne magique qui offre à mes fringales d’éblouissements des décors somptueux, des personnages hauts en couleur, de belles chimères, un entrelacs de prouesses et de galéjades embuées de regrets car la France, on la rêve immaculée et elle a du sang sur la mémoire.



Château de Courances (Essonne)




Le bonheur d’être français, j’en jouis en surabondance. Je vis en France, je m’y balade sans relâche, je lis ses écrivains, ses historiens, ses érudits locaux, ses journaux, ses enseignes. Je lui fais l’amour, tous les jours, comme il sied quand l’amante est douce au toucher, douce au regard, douce à l’intériorité, et telle Circé capable de métamorphoses infinies. J’use de sa langue avec gourmandise, elle m’a permis de devenir au moins l’un des personnages que j’ambitionnais d’être : un écrivain français. Où que j’aille la courtiser, elle m’enchante, je n’en finirai jamais de la posséder, corps et âme, Paris l’enjôleuse et son collier de provinces, ses villes et ses patelins, ses recoins, ses secrets, ses sortilèges. C’est un puits de jouvence, un miroir à mille facettes. Jamais je n’emprunte la même route pour aller d’un endroit à un autre, j’aurais trop peur de mourir sans avoir vu tel manoir embusqué derrière ses vieux chênes, tel fragment de paysage découpé sur l’horizon. Jamais je n’entre dans une église sans en effleurer la pierre du bout des doigts et jamais je ne quitte un village avenant sans lui promettre d’y revenir.

À la fin de chaque été, quand mes enfants étaient écoliers, nous partions pour quelques jours à la découverte d’une région de la France. L’Amérique, me disais-je, ils iront bien assez tôt. Je voulais qu’ils connaissent au moins de vue les lieux communs de notre patrimoine ; je m’en faisais un devoir, moi qui ne suis pas très habité par le sens du devoir. Châteaux de la Loire, ossuaire de Douaumont, pont sur le Gard, Mont-Saint-Michel, arènes de Nîmes, Locronan, Conques, Riquewihr, aiguille d’Étretat, Domrémy, gorges du Tarn, hospices de Beaune, Cordes et Gordes et les Baux et Beaumont-en-Auge, baie des Anges, le mont Sainte-Odile et le moulin de Daudet à Fontvieille, cathédrales, bastides, rivages — je leur ai tout infligé. Au énième monument il fallait écourter la visite, ils se fichaient éperdument des amours de Diane de Poitiers, des fortifications de Vauban et des saints du tympan de Chartres. En manière de revanche, ils braillaient à tue-tête du Balavoine dans la voiture, il fallait promettre piscine ou télé pour avoir un semblant de paix. Je ne regrette rien, eux non plus : de ces voyages, outre le bonheur d’être ensemble, il leur reste le sentiment — imprécis — que leur pays recèle des trésors fabuleux. Presque aussi fabuleux que notre village. Tôt ou tard ils iront contempler ce qu’ils ont ingurgité, et ils seront encore plus fiers d’être français. Ce qui ne les empêchera pas d’aller voir ailleurs, le monde est vaste et il y a de la matière poétique à profusion sous toutes les latitudes. J’ai pas mal bourlingué, souvent avec bonheur et jamais sans profit ; rien ne m’a autant subjugué que nos joyaux paysagers ou architecturaux : à l’aune de Chambord, la joliesse du Taj Mahal m’a paru presque insignifiante. Le reste à l’avenant.



Village de Kaysersberg (Alsace)




S’agissant de l’amour de la France, les trémolos seraient ridicules, et plus encore les lamentos : le couple que nous formons, elle et moi, ne cesse de célébrer ses noces et quoi qu’on entende ici et là, son « identité » tient la route — nationale, départementale, vicinale. Que l’état de la civilisation occidentale, dont elle procède, soit calamiteux, c’est une autre affaire. À supposer que cette civilisation s’effondre, hypothèse hélas très plausible, l’âme de la France survivra. Elle ne peut pas mourir, la chamade qu’elle bat en moi est si printanière. Elle permettra peut-être à notre postérité de rebâtir sur les ruines. Peut-être pas. Pour l’heure, c’est le plus beau pays du monde, le plus gracieux, le plus spirituel, le plus agréable à vivre. En dépit de ses défauts, le peuple français a des réserves inépuisables de vigueur, d’astuce et de générosité. J’écris cela en toute connaissance de la déprime qui périodiquement enténèbre nos compatriotes. Ils ont une pente à l’autodénigrement, une autre au nihilisme. Ils sont même assez maso pour se persuader qu’ailleurs ils se porteraient mieux et selon la mode du moment les voilà soviétomanes ou anglomanes. Ils vont chercher des « modèles » à Katmandou, à La Havane ou dans la Silicon Valley. Ça leur passe comme ça leur est venu, c’est juste un symptôme de cette versatilité un peu puérile qui n’avait pas échappé à Jules César. Du reste ça ne concerne que les « élites » : le gros de la troupe, grâce au ciel, est parfaitement heureux de vivre en France, fût-ce sur un carré de bitume. Le Français émigre peu, et pas longtemps ; il faut toujours la carotte d’une prime pour qu’il daigne s’expatrier.




Bonneval sur Arc (Savoie)




Depuis la nuit des temps le clocher de mon village sonne les heures, monotonement, langoureusement. En l’écoutant psalmodier, dans un silence immémorial, c’est l’histoire de France qui défile — une cohorte de gueux, de preux et de pieux dont la geste m’oblige, autant qu’elle m’émeut. Car ce n’est pas rien d’être français ; quinze siècles au moins nous assignent un rôle. Lequel ? On ne sait pas, on a juste le sentiment qu’un privilège aussi inouï exige sa dîme. À défaut de prouesses, puisque le temps de la chevalerie semble révolu, le devoir de Français exige de nous la conscience de notre aubaine, et l’affichage de notre bonheur. Ce livre n’est rien d’autre qu’un chant d’allégresse et un témoignage de gratitude. Je veux l’écrire comme je respire, en amoureux...





-DENIS TILLINAC-





mardi 17 octobre 2017

AS TIME GOES BY...














*  Dansez sur moi
*  Dansez sur moi
*  Le soir de vos fiançailles
*  Dansez dessus mes vers luisants
*  Comme un parquet de Versailles
*  Embrassez-vous, enlacez-vous
*  Ma voix vous montre la voie,
*  La voie lactée la voie clarté 
*  Où les pas ne pèsent pas

♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪

*  Qui tourne comme un astre
*  Étrennez-vous, étreignez-vous
*  Pour que vos cœurs s'encastrent
*  Tel un tapis, tapis volant
*  Je me tapis sous vos pieds
*  C'est pour vous tous que sur mes doigts
*  La nuit je compte mes pieds









♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫
♪♪♪  Dansez sur moi  ♫♫♫

*  Le soir de mes funérailles
*  Que la vie soit feu d'artifice
*  Et la mort un feu de paille
*  Un chant de cygne s'est éteint
*  Mais un autre a cassé l'oeuf
*  Sous un saphir en vrai saphir
*  Miroite mon sillon neuf

♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪
♫♫♫  Dansez sur moi  ♪♪♪



♥ CLAUDE  NOUGARO ♥

mercredi 27 septembre 2017

Les cahiers de la Médecine utopique...







Ici aussi, nos gouvernants ne veulent pas savoir...


Les métiers du soin devraient être pensés dans la perspective des attentes et besoins de la population, ce qui exigerait une politique qui prenne en compte la santé dans toutes ses dimensions. Or, la restructuration profonde des lieux et modes d’exercice et la dégradation des conditions de travail des soignants posent plus que jamais la question du sens de leurs missions. Il en est de la santé comme de toute la sphère publique et privée : l’inversion des priorités, la suprématie de la marchandisation causent des dommages conséquents sur le vivre ensemble et la santé des personnes.

Qu’attendent les patients et quelles sont les aspirations professionnelles des soignants ?

Malgré la dégradation profonde des conditions de soins, il subsiste chez la plupart des soignants des valeurs positives comme la solidarité, la compétence, l’attention à l’autre, le respect, l’éthique. Comment faire pour que ces aspects soient revalorisés et surplombent l’idéologie budgétaire ? A l’hôpital, la segmentation des actes pratiqués, l’approche analytique comptable obligent à saucissonner les patients pour soigner leurs organes. Ces choix ont des effets collatéraux conséquents sur le contenu des soins ainsi que sur les priorités qui s’imposent, au grand dam des soignants comme des patients. Les médecins généralistes ne sont pas épargnés par ce changement de paradigme qui impose la segmentation des actes en lien avec leurs revenus.

Les soignants se sont laissé déposséder de l’essence du soin, ils se sont inclinés à leur corps défendant devant la rentabilité exigée qui a profondément dégradé leur propre estime de leur travail. Soigner se réduit alors à traiter.

Quels changements pourraient donner une place respectable et active à ceux qui souffrent ?

Les auteurs, soignants de différents lieux et métiers, montrent par la diversité de leurs approches et de leurs expériences comment ils font pour faire face à ce que la médecine traite désormais comme « quantité négligeable ». Certains soignants font preuve d’une inventivité remarquable pour répondre à une demande de soins très différente de celle pour laquelle ils ont été formés, qu’il s’agisse d’accompagner les migrants, victimes de situations de non droit, ou d’assurer le suivi des toxicomanes dont la conception des soins a radicalement changé avec les traitements de substitution.

Sauver les métiers de la santé (et préserver ceux qui les exercent) exige de remettre d’urgence le sens du soin sur le devant de la scène. Le repenser à partir des valeurs de solidarité permettrait aux soignants de retrouver le courage et le plaisir d’exercer, une « révolution » à laquelle il est urgent de s’atteler...


-Dr Didier Ménard-

vendredi 30 juin 2017

Et l’industrie naquit dans les monastères...




 Frère Pie et frère Marcel aux ateliers Saint-Bernard, abbaye Notre-Dame de Cîteaux, 1958-1960




Faire de l’entreprise le cœur des sociétés : ce projet, claironné par M. Emmanuel Macron, est d’ordinaire identifié au néolibéralisme contemporain. Il marque en réalité l’aboutissement d’une longue histoire. Celle de la rationalisation du travail et du temps, qui commence dans les monastères au XIIIe siècle. Celle aussi de l’édification d’une croyance commune dans le salut par le progrès industriel.


Extrait du livre de Pierre Musso :
La Religion industrielle. Monastère, manufacture, usine. Une généalogie de l’entreprise, Fayard, Paris, 2017.


Dans un discours de campagne, en avril dernier, M. Emmanuel Macron affirmait que «la véritable alternance, c’est l’efficacité», référence à laquelle s’accroche désespérément le monde politique. Ce dernier subit une double crise : sa technocratisation, et la dilapidation de ses fondations symboliques liées à la souveraineté populaire. Dès lors, il cherche des béquilles dans le champ entrepreneurial, d’où l’hommage permanent aux start-up, les déclarations d’amour à l’entreprise ou les génuflexions devant la Silicon Valley. Mais à quoi sert l’efficacité, et peut-on fonder une société sur cette exigence ?
Pour toute réponse, le regard anthropologique que porte l’Occident sur lui-même renvoie à l’industrialisation intervenue après 1800. Toutefois, pour opérer une telle révolution industrielle, il a fallu préalablement construire une vision du monde partagée excluant tout référent transcendant pour célébrer l’humanité créatrice et productrice. Ce processus, que nous nommons « industriation », précède l’industrialisation. Il prend place à l’intérieur de la matrice chrétienne et pose les bases d’une religion séculière.

La généalogie de la religion industrielle se déploie en Occident au terme de trois bifurcations. La première est celle de la réforme grégorienne, qui entraîne aux XII-XIIIe siècles une « première révolution industrielle » liée au changement du procédé de foulage, avec des moulins placés le long des rivières préfigurant les usines. La deuxième intervient avec la naissance de la science moderne et le programme de René Descartes visant à « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » au nom du progrès. La troisième, majeure, est celle du choix industrialiste de 1800 et la formulation simultanée d’un « nouveau christianisme » terrestre et scientifique. À chacune de ces bifurcations, l’industriation se métamorphose, et l’institution de production qui l’incarne se réorganise : monastère, manufacture, usine et entreprise. Chacune de ces institutions articule une foi qui donne sens et une loi qui organise une communauté de travail.
Tout commence dans les monastères, lieux de contemplation, de lecture, mais aussi de travail. La communauté communie dans la prière (ora) et organise le travail manuel (labora) selon la règle de saint Benoît, avec une stricte liturgie des heures. L’horloge à poids, installée progressivement à partir du XIIIe siècle au sommet des églises, permet d’être plus « efficace » et de libérer du temps pour la prière. Le monastère est l’institution qui noue le mystère de l’Incarnation (1) avec la rationalisation à travers le calcul et la mesure du temps. Ainsi l’horloge accompagne-t-elle toute l’histoire de l’industrie occidentale, car elle donne le rythme et la cadence du travail, de l’atelier et de la cité. Aujourd’hui, elle est relayée par l’ordinateur, supercalculateur et super-horloge.


« La plus vieille multinationale du monde »


Le monachisme reconnaît la « valeur travail » comme complément de la prière et de la contemplation. Le travail représente tout à la fois un outil d’ascèse, un moyen de combattre l’oisiveté, une activité productrice et une réponse à l’obligation de charité. Aujourd’hui encore, l’organisation réglée de la vie collective selon la règle de saint Benoît tient lieu de modèle de management, au point que certains milieux d’affaires considèrent les monastères bénédictins comme des pionniers de la gouvernance efficace. Ainsi Dom Hugues Minguet, moine bénédictin cofondateur de l’institut Sens et croissance en 2001, déclare-t-il : « Le monachisme bénédictin est sans doute la plus vieille multinationale du monde. Ce qui prouve que notre technique de “moine-agement” — la règle de saint Benoît — doit être performante (2).  »

À la fin du XIe siècle, l’accélération de la circulation monétaire et la multiplication des échanges transforment l’organisation monastique. Deux modèles s’affrontent : Cluny et Cîteaux. Le premier prospère, développe ses opérations commerciales ; ses moines vivent dans l’opulence. Mais bientôt l’ordre se désagrège : la complaisance envers le luxe et l’accumulation financière font que les donateurs se détournent du monastère. À Cîteaux, on refuse le luxe, on dépense peu. Mais, dans le même temps, le capital foncier rapporte toujours plus, provoquant un enrichissement qui contraste avec l’ascétisme des moines. Là sont mises en place toutes les infrastructures de la production — réseau de drains, moulins, chemins de desserte, ateliers, forge, pressoir, grenier, maison des convers — qui font de l’abbaye une « fabrique ».

Alors qu’il aurait dû n’être qu’un lieu de prière, hostile à l’économie, le monastère devient un « centre de production », l’ancêtre de la manufacture, puis de l’usine. Cisterciens et franciscains contribuent également à faire naître une pensée économique et une action technique. Se développent dès le XIIe siècle l’esprit de production chez les moines de Cîteaux et, au XIIIe siècle, l’esprit commerçant chez les disciples de saint François d’Assise. Les premiers propagent de nouvelles cultures, des techniques et des réseaux commerciaux dans toute l’Europe. Les seconds condamnent l’argent des usuriers, mais pas l’argent circulant des marchands, fait pour l’échange et l’investissement. Ainsi la tradition franciscaine codifie-t-elle le marché et reconnaît-elle l’utilité de l’acteur économique qui réinvestit la richesse. C’est ainsi, paradoxalement, par sa figure inverse que l’esprit industriel s’est formé : par le primat de la prière dans la règle bénédictine et par le culte de la pauvreté chez les cisterciens et les franciscains.

Une deuxième bifurcation intervient au XVIe siècle avec la Réforme puis la révolution scientifique. La nature devient le nouveau « grand Être » accueillant le mystère de l’Incarnation, comme l’illustre l’alchimie, qui explore ses transmutations internes. Jusqu’ici associée à Dieu, l’idée même de nature se modifie : l’homme n’est plus dans mais devant la nature, et il s’emploie à la connaître en la mathématisant. Vers 1620-1630, une nouvelle conception du monde, mécaniste, se construit ; la connaissance n’est plus contemplation, mais expérimentation et fabrication. Penser, c’est faire. Prophète de la religion industrielle, le philosophe Francis Bacon annonce qu’il faut « triompher de la nature par l’industrie ». Cet idéal va être réalisé par la Royal Society, société savante créée à Londres en 1660.

Le grand tournant qui prélude à la transformation de l’industriation en industrialisation se noue vers 1750 avec la naissance de l’économie politique et les affrontements entre libéraux industrialistes, physiocrates (pour lesquels toute richesse vient de la terre) et mercantilistes (qui accordent la priorité au commerce extérieur).
En arrière-plan se produit une confrontation majeure entre deux géants de la philosophie, Jean-Jacques Rousseau et David Hume. Rousseau défend l’industria comme une construction de soi par un travail sur soi, alors que Hume et son ami Adam Smith plaident en faveur de l’industrie entendue comme une construction mondaine par le travail et dans la manufacture, où règne la division du travail. Dans ses Political Discourses (1752), Hume affirme que «toute la réalité du pouvoir et des richesses» consiste à «exciter l’esprit d’industrie et accroître le fonds de travail».

La troisième bifurcation de l’industriation s’accomplit aux XIXe et XXe siècles en deux moments : vers 1830, avec la révolution industrielle, et entre 1880 et 1940, avec la révolution managériale. La première formule la foi technoscientifique et la seconde fixe la loi de l’organisation du travail. L’usine-entreprise les ficelle solidement. La croyance dans un nouveau « grand Être », à savoir l’humanité, réinvestit le mystère de l’Incarnation telle que l’institue le philosophe Auguste Comte (1798-1857), grand prêtre de cette nouvelle religion. En 1848, le jeune Ernest Renan souhaite «organiser scientifiquement l’humanité (3)»…
Tandis que se multiplient les usines, les premiers socialistes formulent la nouvelle religion. Henri Saint-Simon annonce le «système industriel et scientifique, qui n’est que la mise en activité du principe divin» (1821). Le créateur tout-puissant n’est plus un Dieu supracéleste mais l’homme lui-même s’autoaccomplissant. Cette vision faustienne d’une religion terrestre et rationnelle a pour guide le progrès et la promesse d’un bien-être futur. On assiste lors des Expositions universelles à la théâtralisation de cette foi et de son credo : «La science trouve ou découvre, l’industrie applique, et l’homme suit» (Chicago, 1933).


Autour des années 1900, la religion industrielle acquiert une normativité avec le management qu’inventent les ingénieurs, notamment Frederick Taylor et Henri Fayol. La mécanique trouve sa mystique dans le gospel of efficiency (« l’évangile de l’efficacité ») célébré en avril 1909 dans The Engineering Magazine. En 1941, James Burnham, ex-dirigeant trotskiste, publie The Managerial Revolution (4), ouvrage diffusé en France par Raymond Aron avec une préface de Léon Blum. L’auteur y défend l’idée que le pouvoir des managers et des entreprises a dépassé le socialisme et le capitalisme. La révolution managériale affirme la supériorité de l’entreprise sur l’État et sur le politique, qui ont sombré au cours des deux guerres mondiales. Il faut donc remplacer le pouvoir politique par celui des directeurs d’entreprise. Cette vision mijotait chez des anarchistes comme William Godwin ou Pierre Joseph Proudhon, et Saint-Simon avait affirmé que «la vérité du politique est la science de la production».

Après la seconde guerre mondiale, la cybernétique, doctrine de l’action efficace grâce à l’ordinateur, s’associe au management. Comparant les humains et les machines, le cerveau et l’ordinateur, elle vise le gouvernement des hommes par le pilotage automatique, les nombres et les algorithmes, comme l’illustrent aujourd’hui les marchés financiers. Le politique ayant failli, la rencontre du dogme managérial et du modèle cybernétique — le cybermanagement — prétend apporter enfin la rationalité absolue dans les décisions. Accomplissant le rêve de Renan, le cybermanagement fixe une seule mesure pour l’administration des hommes et le gouvernement des choses.

Ainsi l’entreprise devient-elle la nouvelle institution dominante. Elle est un haut lieu de production matérielle et intellectuelle ; trop vite réduite à une organisation socio-économique, elle voit sa dimension politico-culturelle souvent ignorée. Antonio Gramsci avait pourtant souligné que « l’hégémonie naît de l’usine», et dès 1817 Saint-Simon lançait : « Regardez une nation comme un vaste atelier industriel (5) Cette vision est réactivée par M. Macron, qui veut construire «une start-up nation (6) ». Au-delà de l’importation de la novlangue managériale en politique et de la figure du président de « l’entreprise France », c’est la religion industrielle qui triomphe.

Ainsi, dans l’Occident chrétien, une religion a pu en cacher une autre. La sacralisation du politique et de l’État a occupé le devant de la scène. Mais, pendant que l’un et l’autre luttaient pour la « sécularisation» et le « désenchantement du monde», se développait dans les coulisses une «désécularisation» par métamorphose du religieux. Après une longue gestation dans les cloîtres, la religion industrielle se manifeste de façon foudroyante à l’occasion des révolutions industrielles qui se succèdent depuis deux siècles, atteignant son acmé avec la révolution numérique actuelle.

Dans un récent discours à l’université Harvard, le fondateur de Facebook, M. Mark Zuckerberg, a présenté un projet pour la société mondiale. Il plaide pour des communautés entrepreneuriales délivrant le sens : «Le sens est ce qui crée le véritable bonheur. (…) Je veux évoquer trois façons d’y arriver : entreprendre de grands projets, redéfinir l’égalité des chances pour que chacun ait la liberté de poursuivre ses objectifs et bâtir une communauté à travers le monde.» Et il ajoute : «Nous sommes tous entrepreneurs (…). C’est formidable. Notre culture de l’entrepreneuriat nous permet de générer tous ces progrès» (7).

Par un étrange chassé-croisé, M. Macron importe la logique de l’entreprise pour tenter de régénérer le politique, quand M. Zuckerberg exporte sa vision industrialiste afin d’orienter la société mondiale. Un des gourous de la Silicon Valley, cofondateur de la Singularity University financée par Google, M. Peter Diamandis, éclaire ce troc d’hégémonie : «Je crois bien plus au pouvoir des entrepreneurs qu’à celui des hommes politiques, et même de la politique tout court (8). » Le « siliconisme » incarne ainsi l’ultime variante libéralo-libertaire d’absorption du politique par l’industrie.

Source : Le Monde Diplomatique, Juillet 2017


(1) Concept chrétien selon lequel la parole divine se fait chair à travers le corps de Jésus-Christ, homme et Dieu en une seule personne.

(2) Cité par Michel Feltin, « Les hommes d’affaires à l’école du “moine-agement” », La Croix, Paris, 8 décembre 1998.

(3) Ernest Renan, L’Avenir de la science, Flammarion, coll. « GF », Paris, 2014 (1re éd. : Calmann-Lévy, Paris, 1890).

(4) James Burnham, The Managerial Revolution. What Is Happening in the World (1941), traduit sous le titre L’Ère des organisateurs, Calmann-Lévy, 1947.

(5) Henri Saint-Simon, « L’Industrie » (1817), Œuvres complètes, Presses universitaires de France, Paris, 2013.

(6) Au deuxième « Sommet des start-up » à Paris le 13 avril 2017.

(7) Le Monde, 28-29 mai 2017.

(8) Fabien Benoit, «À Palo Alto, au royaume des radieux »,Libération, Paris, 9 janvier 2017.

vendredi 20 janvier 2017

AFRO, une célébration des Esthétiques noires...









"L'Afrique n'est plus seulement en Afrique. En se dispersant à travers le monde, les Africains créent d'autres Afriques, tentant d'autres aventures peut-être salutaires pour la valorisation des cultures du continent noir."
-Alain Mabanckou-

Le sujet du livre : 
Le terme "afro", diminutif de "afro-américain", désigne la culture noire américaine telle qu'elle a surgi, puissante et révoltée, à l'aube des années 1960, écho au mouvement des droits civiques - qui luttait contre les discriminations -  et au Black Power...
L'ouvrage est une ode visuelle, glamour et chatoyante, à toutes les facettes des esthétiques afro, des années soixante à nos jours...

Préface d'Oxmo Puccino :  

Parce que nous sommes à la pointe de l'incertitude, dans une époque inondée par un flot d'informations qui peine à étancher notre soif de connaissances, ce livre d'importance allume deux mots antidotes qui peuvent encore soigner l'ignorance :
 "comment ?" et "pourquoi ?"
Quelle est cette essence mystérieuse qui permit à un peuple - longtemps mis au ban de la race humaine - de conserver son énergie pendant un combat de 400 ans, au point de l'ériger au rang de langage universel ? Au travers de cette transmission de mémoire, par l'expression orale et corporelle en perpétuel rapport avec le rituel, la diaspora africaine suggéra patiemment la magie de l'art africain, devenue une évidence.
A ces heures virtuelles où l'on se refuse à rêver, être en harmonie avec son africanité laisse une ouverture à l'inexplicable. Qu'est-ce que l'art si ce n'est "une chose inexplicablement belle"? 
à la manière dont les  continents s'imbriquent,
nos liens affectifs sont effectifs.
Quoi que vous pensiez de l'endroit qui vous situe sur une carte, si votre destin passe par le vieux continent, pendant que s'écrouleront quelques mythes occidentaux, une expérience forte et inénarrable vous jettera devant les barreaux de notre inconscient collectif.
Je suis dorénavant convaincu de la source profonde de ce bouleversement personnel : ce sont les retrouvailles avec les plus anciens de vos ancêtres...


I) RESPECT ! MILITER PAR LE STYLE...



Angela Davis

Rosa Parks

Martin Luther King

Malcolm X




 Dans une Amérique blanche corsetée par le racisme, la révolution du Black Power est une bombe politique autant qu'esthétique. Tous les codes en vigueur relatifs à l'apparence sont remis en cause. Désormais, les Afro-Américains vont maîtriser leur image et en faire un outil d'émancipation...


"SAY IT LOUD
I'M BLACK
AND I'M PROUD"  -James Brown, 1968-

"Le succès ou l'échec d'une révolution peut toujours se mesurer au degré selon lequel le statut de la femme s'en est trouvé rapidement modifié dans une direction progressive."
-Angela Davis-

L'Afro a surgi dans une Amérique secouée par les revendications des Noirs, et mis la question capillaire sur l'agenda politique, alors que le lissage - le"conk", mot dérivé du congolène, gel lissant à base de lessive - était la norme depuis plusieurs décennies (même les hommes se défrisaient dès les années 1920). C'est donc tout "naturellement" que cette parure volumineuse devient le symbole le plus puissant du Black Power.



Deloris Warren, Miss Fisk University & ses dauphines en 1969

Pam Grier, actrice


Esperanza Spalding, contrebassiste, bassiste & chanteuse de jazz, 2011

Inna Modja, chanteuse
Les Jackson Five, 1971

2) LA MODE, UN CULTE POUR DANDYS...



Photo de Malick Sidibé"L'oeil de Bamako", 1970

Seydou keïta, photographe malien




"Dans le répertoire noir, le style-souvent considéré comme une simple cosse, un emballage-est devenu lui-même le sujet principal de l'action..."
-Stuart Hall-



A l'époque actuelle, les Africains-Américains se sapent à diverses occasions, qu'il s'agisse du grand style déployé lors des White Parties données dans les Hamptons par le roi du hip-hop Sean "Diddy" Combs, ou de l'élégance aperçue devant toute église un dimanche de Pâques. [...] Le culte a toujours eu une dimension de parade pour les Noirs-Américains. Beaucoup d'esclaves étaient autorisés à porter leurs plus beaux habits le dimanche. [...] Ils recevaient,au gré des saisons, quelques vêtements de base. En outre, les maîtres gratifiaient une poignée d'entre-eux - surtout les esclaves "domestiques" - de pièces de seconde main...Certains embellissaient leur mise par des boutons argentés ou dorés, des rubans brillants...Le fait d'être bien habillé leur permettait de passer plus facilement pour des hommes libres. L'habit ne donnait rien de moins que le sens de la liberté. Pour stopper ce phénomène de revendication identitaire qui commence à se jouer subrepticement à travers les étoffes, les maîtres blancs votent (en 1735 et 1740 en Caroline du Sud et en 1786 à La Nouvelle-Orléans) des lois interdisant "l'extravagance noire".



André 3000,du groupe Outkast

Willy Covarie"sapeur" de Brazzaville


3) SACRéS FéTICHES : MASQUES,PERLES & SCARIFICATIONS...



Masque gelede en bois de l'ethnie yoruba (Nigeria)
"Les masques, ils n'étaient pas des sculptures comme les autres. Pas du tout. Ils étaient des choses magiques."
-Pablo Picasso-


L'imaginaire mystique hérité du continent noir dissipe son aura à l'échelle mondiale, suscitant une sorte de synchrétisme afro foisonnant. Les premières traces de cette inspiration se repèrent dans le primitivisme des fauves et des cubistes, hypnotisés par l'art africain et son inventivité plastique. Aujourd'hui, la mode et l'art contemporain prennent le relais, témoignant d'une fascination intacte pour le souffle spirituel de l'Afrique...


Artiste peintre : Jean-Michel Basquiat




"Les plus profondes affinités existent entre la pensée dite "primitive" et la pensée surréaliste : elles visent l'une et l'autre à supprimer l'hégémonie du conscient, du quotidien, pour se porter à la conquête de l'émotion révélatrice."
-André Breton-






Colliers de perles et plastrons chargés de cauris, coquillages blancs populaires dans toute l'Afrique sub-saharienne...



4) NOIRE EST LA BEAUTE...

"Then will I swear
Beauty herself
Is black."   -Shakespeare-

"Les cheveux sont pour nous une parure suprême."
-Lauren Ekué-



Afro Art Hairstyle : Ojeikere, Nigeria



La chevelure est un mythe en Afrique noire, un élément du patrimoine culturel, un outil de communication sociale (indice d'une identité, d'une profession) et un apparat. "Une tête bien coiffée a toujours été un critère de beauté, une source d'admiration; un gage de fierté. Une belle coiffure anoblit un homme ou une femme"...
-Niangi Batulukisi-


Si les dandys portent haut l'élégance à travers leur goût de la sape, les coquettes afro-descendantes ne sont pas en reste, témoignant d'une ingéniosité stupéfiante dans leurs coiffures et leurs parures, héritages des sculptures capillaires et des secrets de beauté ancestraux de l'Afrique...



Femme peule bororo du Niger





Peigne "Luba" RDCongo





5) LE WAX : L'ETOFFE DU VOYAGE...


                                                             

Tissu hollandais importé en Afrique au XIXè siècle, le wax, cette cotonnade chamarrée, support d'une inventivité graphique infinie, est l'un des textiles les plus identitaires de la garde-robe africaine. Le choix des motifs, des couleurs et des symboles qui s'y nichent, raconte tout de l'état d'esprit de celui ou celle qui le porte. Ailleurs qu'en Afrique, il évoque sans ambiguïté l'Afrique. Réinterprété par les couturiers occidentaux - qui s'achètent avec lui un parfum d'ailleurs haut en couleur -, le wax est aussi la matière fétiche d'artistes afro-parisiens ou africains-américains qui interrogent leurs origines...


"le Wax est le Denim de l'Afrique de l'Ouest.
Il met tout le monde sur un pied d'égalité, du président au chauffeur.
Et c'est un tissu doté d'une âme : il confère une forme de joie de vivre aux gens, malgré les difficultés. C'est cette énergie que j'insuffle de Londres à New York..."
-Duro Olowu-



fashion-wax : Duro Olowu

Accessoires Wax Nigeria


Michelle Obama portant une robe colorée de Duro Olowu, Styliste-Designer





Art Exhibitions : Duro Olowu


6) WILD SPIRIT : FANTASMES & REPRESENTATIONS DES NOIRS...





"Puisque je personnifie la sauvage sur scène, j'essaie d'être civilisée dans la vie."
-Joséphine Baker-

"Joséphine Baker a introduit la danse noire en Europe, avec son rythme et sa sensualité parfois qualifiée de "sauvage", bousculant la culture européenne blanche [...], ouvrant ainsi le champ à la Black Dance."      -Christine Marcel-



                                                                     
"Avant tout, déblayer le terrain. Jeter par-dessus bord tout ce que contient de médusé et de rance ce mot d'exotisme. Le dépouiller de tous ses oripeaux : le palmier et le chameau ; casque de colonial ; peaux noires et soleil jaune; [...] et en arriver très vite à définir, à poser la sensation d'exotisme qui n'est rien d'autre que la notion de différent ;
La perception du divers ; la connaissance que quelque chose n'est pas soi-même, et le pouvoir d'exotisme, qui n'est que le pouvoir de percevoir l'autre..."
-Victor Segalen-



Collection "Bambara", été 1967 par YSL


Tout au long du XXè siècle, le groove de l'Afrique n'a cessé de nourrir l'imaginaire des créateurs occidentaux, donnant lieu à d'ensorcelants jeux esthétiques entre la parure ethnique et la mode...


7) HARLEM...BARBES...IDENTITES CROISEES DE DEUX QUARTIERS AFRO...




♪♪"Drop me off in Harlem, any place in Harlem, there's someone waiting there who makes it seem like heaven up in Harlem."♫♫
-Duke Ellington, 1933-




Qu'est-ce qui rapproche ces deux capitales du monde noir ? L'une comme l'autre furent terre de refuge - plutôt que d'élection - de populations noires, Africains-Américains fuyant les états sudistes racistes dans le cas de Harlem, diaspora africaine pour Barbès. De ce fait, ce sont là deux territoires afro, où palpitent les souvenirs plus ou moins diffus de l'Afrique, sa musique, ses saveurs, ses cultures. ...


Affiche de Barbès l'Africaine, 2010


"Harlem n'a pas besoin d'être romancé, c'est un quartier romanesque en lui-même..."
-Nancy Cunard-

"Les Noirs ici à Harlem sont plus intellectuellement indépendants que les Noirs partout ailleurs en Amérique. Ils savent penser par eux-mêmes et ils pensent Black. Les Noirs à New York pensent Black.." -Malcolm X-



Lois Mailou Jones, peintre de la "Harlem Renaissance"


Duke Ellington & Ivie Anderson au Club de Harlem












8) AFRO BEATS...

Du jazz au rap, du gospel au blues, de l'afro-punk à la soul ou au reggae...la musique est un terrain de style qui dessine tous les contours de la vie afro. Depuis les marabouts du beat enflammant les cérémonies traditionnelles d'Afrique noire, jusqu'aux musiciens africains-américains, le groove afro distille sa transe sensuelle aux oreilles du monde entier. ..


Jimi Hendrix 

Bob Marley
 "Tu prends  une bouteille sur laquelle tu frappes, dans un groupe personne ne vas te demander dans quelle gamme tu joues. ça n'a aucune importance quand la pulsation est là. Si tu es dans le temps, c'est tout bon ! Ainsi chacun doit respecter le temps, s'intégrer dans le cercle musical qui tourne, sans toucher les autres. Tu dois trouver ta place dans les vides laissés par les autres musiciens.."-Ray Lema-

Miles Davis

Aretha Franklin & James Brown

Danseurs de l'émission Soul Train, 1976

Myriam Makeba, chanteuse sud-africaine

Choristes de Femi Kuti, fils de Fela Anikulapo Kuti, en concert


"Je voulais à tout prix que les Noirs prennent conscience de leur musique, que les non-Africains sachent que nous existions. Si on ne connaît pas cette musique africaine, on ne connaîtra peut-être jamais l'homme noir, parce que sa vie, sa philosophie, son passé, son présent, son avenir sont compris dans ce qu'il exprime..."
-Francis Bebey, musicien-


Oxmo Puccino, rappeur français

Mc Solaar, rappeur français


"Le Jazz apporte à l'Occident quelque chose qui lui manquait. L'Occident se méfiait du corps et de la sexualité. La musique européenne était fort pensive. Le Jazz réintroduit le rythme extatique. Ses racines sont en Afrique, dans la civilisation de l'Eros. Il restitue la Transe"
-Lucien Malson-

"C'est dans sa capacité à produire de la narration et à occuper certains rôles sociaux que le rap est devenu l'héritier d'une tradition orale constituée au moment de l'esclavage comme médium principal de la conscience et de la mémoire des Noirs aux Etats-Unis..."
-Franck Freitas-

"Si le rap excelle, le jazz en est l'étincelle qui flambe les modes qui sont toujours à temps partiel ♪♪♪"
-M.C Solaar-

"Quelque soit l'art que l'on pratique, le seul moyen de le faire perdurer, c'est de le mélanger. De faire se rencontrer toutes les époques, tous les parfums, toutes les saveurs.."
-Oxmo Puccino-